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Par de vastes champs nus
par Linda Pelletier (1995)

La campagne dans ses vastes champs nus encercla mon enfance et mon adolescence. Notre maison se coinçait entre la rivière d'un côté et la petite école, de l'autre. Une clôture délimitait la cour du champ des voisins. Le chemin pavé de terre et de cailloux, passait devant notre maison, entre la pelouse et le champ des voisins d'en face. À droite, le chemin rejoignait la route passant sur le pont de ciment, appelé pont de la mort. Par des courbes traîtres, avant d'arriver au pont, quelquefois les conducteurs dans la nuit perdaient le contrôle de leur véhicule, étreignant dans un ultime baiser, les dures parois du petit pont Lefebvre. Vers la gauche, le chemin de terre battue allait, louvoyant doucement entre de rares maisons, se fondre à un grand champ désolé n'appartenant à personne. Divers objets disparates s'y entassaient, soulignant l'abandon des alentours. C'était là, disait ma mère, que les oiseaux viraient de bord.

Au lointain, dans le champ des Lefebvre, de longs arbres minces aux branches fines formaient une ligne comme une frontière visible mais inaccessible. Ces arbres m'attiraient vivement. Toute petite, je croyais que si j'arrivais à franchir cette barrière que formaient ces arbres élancés, j'atteindrais un merveilleux pays de soleil ou des enfants riaient dans une suave musique.

Mais nous ne pouvions pas, mes frères et moi, aller jouer dans le champ d'en face. Même s'il passait à peine trois automobiles dans toute une journée, mon père nous interdisait de franchir le chemin.

Mes souvenirs d'enfance sont rares et imprécis. Je ne pourrais pas décrire la maison avant que mon père y entreprenne les travaux d'agrandissement. Pourtant, ces changements, il les a commencés longtemps après que ma mère soit partie. Bien claire à mon esprit s'impose l'image de ma mère finissant le repassage sans un mot et, mon père à genoux, pleurant, la suppliant de rester, tenant dans ses bras mon petit frère de deux ans. Je me souviens bien aussi que mon père s'est retenu de nous tuer tous, ce même jour, alors qu'il allait chercher une servante. C'était son mot, dans le bas du fleuve. Longeant la route, de profonds ravins faillirent devenir notre dernière demeure.

J'avais dix ans quand ma mère est partie. Je n'ai aucun souvenir d'elle vivant avec nous. Mes souvenirs se précisent à partir du moment où mon père m'a loué une chambre à St-Jean d'Iberville afin que je fréquente le cégep. J'avais quinze ans. Ma vie, avant que j'aille au cégep, forme une zone noire d'où émergent non pas des souvenirs nets, mais, des climats et des sensations. Je vivais dans la peur, la solitude et le silence. Je perdais mes amies. Elles ne voulaient plus venir jouer chez nous. Mon père les tripotait. Je jouais souvent seule dans ma petite chambre. Avec mes poupées et mes livres, j'ai façonné mon univers. C'est très tôt que j'appris à fuir la réalité et à oublier. C'était la seule façon de survivre. Je projetais souvent de m'enfuir, la nuit. Mais chaque fois qu'elle venait, la nuit me trouvait endormie.

Mon père souffrait d'un excès d'amour pour les fillettes. Il avait également besoin de nous sentir sous son emprise . Il ne tolérait pas que nous vivions hors de son contrôle. D'ailleurs, en riant pour atténuer l'effet de ses paroles, il disait que papa était Dieu. C'était un homme despotique, incapable de contrôler ses accès de violence.

Ainsi, péniblement, j'ai atteint mes dix-huit ans. Mon père, pour souligner le fait que j'étais désormais majeure, me permit de ne plus aller à l'église le dimanche matin. Ce fut le plus beau cadeau qu'il me fit. Au premier dimanche venu, comme une voleuse, je me suis enfuie. A grands coups mon coeur martelait mes tempes. J'ai pris quelques vêtements, laissant ma chambre en ordre et je me suis enfin évadée.

Ma mère, qui depuis peu nous visitait une heure par mois, me vit une fois pleurer. Comme elle ne réussit pas à connaître la cause de mon chagrin , elle en déduisit que j'étais enceinte. Elle m'inscrivit son numéro de téléphone sur un bout de papier me rappelant que j'avais une mère et que je pouvais compter sur elle. En courant chez notre voisine, madame Hébert, j'avais déjà formé le projet de trouver l'adresse de ma mère et d'arriver chez elle impromptu. Elle représentait mon unique planche de salut.

Ma mère m'accueillit d'un regard perplexe. Je mentirais si je disais qu'elle me reçut dans un débordement de joie authentique. Je sais maintenant que grâce à moi elle amorçait la vengeance qu'elle s'était promise d'infliger à mon père; lui reprendre les enfants un à un. Par téléphone, elle lui apprit que j'habiterais désormais avec elle, l'assurant de sa sévérité à mon égard. Un clin d'oeil complice à mon intention me certifia du contraire.

Avec la bénédiction de ma mère, j'ai continué sur moi le travail de destruction qu'avait commencé mon père. Je rentrais au lever du soleil, encore fébrile de mes nuits discordantes. Le jour cruel blessait mes yeux. Sous ma peau mes muscles tressaillaient de ce brusque retour au régime sec. Quelques cachets me permettaient de m'anéantir dans le sommeil.

Je semblais cependant mener une vie normale. Je travaillais, j'habitais chez ma mère, j'avais même un chum. Pourtant je ne partageais pas l'univers des autres. On disait, sans trop préciser, que j'étais une drôle de fille. Moi je sais que j'étais une petite fille effrayée et perdue, évoluant en préservant les apparences, dans un monde d'adultes effrayant d'hypocrisie. Pour y vivre je devais le fuir et me fuir. M'étourdir, sortir de moi jusqu'à ne plus me reconnaître dans un miroir. Je mêlais les euphorisants comme on fait un cocktail, non pas à petites doses, mais par d'effarantes quantités.

Vint un moment où ces évasions ne me suffirent plus. Je ne supportais plus cette monotone routine, ce pénible retour à la réalité. Le désir de voyager s'imposa comme une nécessité. Je joignis la grande famille errante des hippies dont l'itinéraire se décidait selon la production de drogues du pays. Le Népal et l'Inde exerçaient une étrange séduction. On pouvait s'y geler pour presque rien.

J'aimais me réveiller dans un pays où je ne connaissais ni la langue ni les gens. Se sentir étrangère à l'étranger revêt un caractère plus sécurisant que de se sentir étranger parmi les siens. J'ai vagabondé par le monde, changeant de pays comme on décide de modifier son trajet de métro, au hasard d'une rencontre, sans itinéraire, sans attente. Cette période est la plus heureuse de ma vie. Enfin je m'identifiais à un groupe de personnes. Je n'étais plus cette fille un peu drôle dont on ne savait trop que penser. J'étais une voyageuse. J'ai erré insouciante sur quelques continents, affectueusement rattachée à papa, maman par des lettres reçues ici et là. Apparemment, j'étais plus facile à aimer à distance.

La cassure s'est produite en Égypte. J'ai quitté ma tête et mon corps pour quelques mois dans un incomparable sentiment de liberté. Je dansais dans les rues couvertes de bracelets et de colliers multicolores. Je n'avais besoin ni de manger ni de dormir. J'étais un esprit, fille de Dieu faite femme. Dieu me parlait par symboles que moi seule comprenait. Dieu m'inondait de son amour et je débordais d'amour pour l'humanité. Je dansais, légère, diaphane, belle; je vivais.

Mon aventure merveilleuse s'est terminée à l'hôpital psychiatrique du Caire. J'y suis restée quelques jours puis on m'a expédiée au Québec, accompagnée du médecin de l'ambassade canadienne.

Par la suite j'ai subi ma vie, lamentablement. Étiquetée lourdement, comme une petite souris blanche de laboratoire, je courais sur place. Entre deux hospitalisations, je cherchais un nouvel appartement, un nouvel emploi. J'étais marquée du sceau de la folie. Je gobais des pilules non pas pour guérir -la maladie mentale est souvent incurable- mais pour la contrôler. Quand j'étais trop essoufflée de courir pour aller nulle part, j'essayais de jeter cette vie qui me collait à la peau comme de la colle. À l'autre étiquette on a collé celle de suicidaire. Je ne stagnais pas, au contraire j'allais toujours plus loin dans mon processus d'autodestruction. Aux stupéfiants et à l'alcool j'ajoutais les médicaments prescrits. Je me concoctais de puissants explosifs.

Louis-Hippolyte Lafontaine est une grosse araignée gardant captive sa proie entre ses pattes velues. Comme une mouche engluée dans sa toile, dès qu'on y a fait un séjour, il est ardu de ne pas y être repris. J'avais beau changer de quartier à la première rechute, on m'y ramenait. Cet hôpital, affectueusement surnommé "la poubelle", n'abrite pas des êtres humains mais des fous. Ses rouages lentement nous brisent et le temps lui donne raison.

Après l'observation de ma dérive pendant douze longues années, mon psychiatre, afin de "m'aider", me conseilla fortement de quitter le marché du travail. Munie d'une lettre certifiant mon incapacité permanente de travailler, j'ai joint le lot des assistés sociaux.

Comment au juste j'ai cassé ma chaîne? Je ne sais pas. Pour chaque être humain il se présente à un moment ou l'autre de sa vie, une chance à saisir, un moment propice. On m'a tendu une perche, je m'y suis accrochée. J'ai joint un mouvement d'entraide. J'ai assaini mon corps et mon esprit. Comme j'ai réussi à me tenir éloignée de Louis-Hippolyte Lafontaine durant plus d'un an, mon dossier s'y est fermé.

J'ai maintenant un nouveau médecin qui a pris le temps de m'écouter et de lire mon dossier épais comme trois dictionnaires. Il croit en moi. Il est persuadé que je ne souffre d'aucune maladie mentale. J'ai besoin d'écoute il m'en a procuré.

De ma jeunesse, j'ai payé l'indifférence des médecins, accompagnée de l'indolence des miens.