CONCLUSION
Tout au long de la première partie, nous avons voulu expliquer l'échec de la politique de santé mentale, analysée au chapitre I. Au chapitre II, nous avons cru mettre en évidence que l'ordre de l'interaction politique et thérapeutique n'avait pas changé. Au chapitre III nous avons vu que la désinstitutionalisation devait être reconceptualisée afin de la coupler à la judiciarisation. Cette opération nous a permis de revenir sur la vieille notion d'individu. Nous avons en effet suggéré que la judiciarisation, pour avoir une portée explicative plus large que la simple constatation du passage en cour de justice de certaines personnes nécessitant plutôt des soins médicaux, devait aller de pair avec l'institutionnalisation de l'instance juridiciaire intériorisée qu'est devenue la conscience individuelle. Nous avons alors atteint les assises de la théorie médicale de la maladie mentale. Notamment avec Michel Foucault, nous avons constaté qu'elles étaient bien peu solides puisque l'internement existait avant la psychiatrie. Au niveau de l'observation clinique, pourtant son terrain de prédilection, cette théorie défaille parce qu'elle n'arrive pas à interpréter les symptômes de la dyskinésie tardive (DT), ne sachant distinguer les causes des effets.
Ayant perpétré cette brèche, nous nous devons de revenir sur notre position de départ et la nuancer. Ainsi avons-nous peut-être convenu trop rapidement de l'échec de la Politique de santé mentale de 1992. Le pouvoir traditionnel s'érode peut-être bel et bien.
Dans la seconde partie, nous avons proposé une réinterprétation des symptômes de la DT. Dès le chapitre VI, avec le groupe expérimental, nous avons ciblé l'importance, pour la compréhension, de bien problématiser et de reproblématiser les enjeux. Le questionnement ne doit jamais arrêter de se remettre en doute, tout comme l'esprit doit être stimulé pour rester en éveil et éviter la dépression. Puis, au chapitre VII, de la problématique nous avons développé une théorie. Notre thèse de la réclusion vise à combler le fossé théorique laissé par le modèle de la maladie mentale. C'est ce qui nous a conduit, avec René Girard, à considérer comme sacrificiel le suicide du malade mental. Ainsi, les manifestations positives de la DT deviennent l'expression symbolique d'une quête d'être perdu. Nous dirons qu'elles sont les étincelles qui jaillissent du fer croisé entre synchronie et diachronie.
Au chapitre VIII, nous articulions la théorie à la pratique, soit en lui adjoignant une technique dite herméneutique d'interprétation. Avec Paul Ricur, l'interprétation herméneutique s'est révélée apte à solutionner le problème théorique posé, parce qu'elle nous fournit l'arrière-plan grâce auquel le problème se situe dans la perspective d'une économie des transferts et des désirs d'être. Et avec René Girard, nous avons schématisé la plomberie des flux d'orgueil et de prestige. Ainsi, nous comprenons que la réclusion (maladie mentale) est un état qui ne fait ni l'objet d'imitation, ni de concurrence, et que celui qui en est frappé a perdu sa faculté d'imiter pour obtenir estime et reconnaissance sociales. Il est ainsi plus facilement sacrifiable.
Ensuite, au chapitre IX, nous appliquions notre grille de réinterprétation à des documents jusque-là négligés par le modèle dominant, pour les raisons qu'on a vues. De sorte que, dans les témoignages du Ruisseau, nous avons compté presque autant de mentions du mot Dieu que de celui de médecin. La théorique de la thèse de la réclusion sert, en effet, à ouvrir la problématique sur l'au-delà, pourrait-on dire.
L'utilité pratique devrait soutenir cette prétention théorique. C'est pourquoi nous allons tenter de cerner ce que cet exposé, qui tire à sa fin, peut engendrer pratiquement. À cette fin, nous revenons sur une expérience d'utilisation de techniques multimédia dans un contexte de réadaptation psycho-sociale pour personnes réputées éprouver des problèmes sévères et persistants de santé mentale.