10.3. à l'Apocalypse
«Lorsqu'il eut achevé d'écrire sur un livre les paroles de cette Loi jusqu'à la fin, Moïse donna cet ordre aux Lévites qui portaient l'arche de l'alliance de Yahvé : «Prenez le livre de cette Loi. Placez-le à côté de l'arche de l'alliance de Yahvé votre Dieu. Qu'il serve de témoin contre toi. Car je connais ton esprit de révolte et ton opiniâtreté [...]»» Deutéronome, 31- 24, 27.
Dans une autre version (Watchtower Bible and Tract Society of New York, 1974), on lit le verset 27 ainsi; «Car, moi, je connais bien ton esprit de rébellion et ton cou raide». L'opiniâtreté, c'est un attachement obstiné, entêté à une opinion. À n'en pas douter, la Bible comporte de nombreux passages concernant le bon et le mauvais orgueil. Il concerne l'espace, puisque le rapport au territoire conditionne de vives rivalités. De ces adversités, Israël et l'humanité sortiront plus grands.
La relation au temps est aussi très importante. Ainsi, le premier livre de Samuel débute, comme c'est le cas pour plusieurs autres livres (Chroniques, Évangile de Mathieu, de Luc), par une généalogie. D'autres commencent par une localisation temporelle se fixant par rapport à telle ou telle année de tel ou tel roi, de Juda (Ésaïe, Jérémie, Ézéchiel, Daniel, Sophonie), d'Israël, de Perse ou de Syrie (Esdras, Esther, Aggée, Zacharie). Finalement, dans l'Apocalypse, on annonce la fin des temps. S'agirait-il d'un retour à la diachronie dont on a assez dit qu'elle est saturée de symboles, comme l'est le dernier livre du Nouveau testament?
Il est très important de pouvoir se situer dans le temps, tout comme dans l'espace. Le fait que nombre de livres dits sacrés commencent ainsi n'est pas une simple coïncidence. Ce n'est pas par hasard non plus que le calendrier grégorien, auquel la planète entière fait désormais référence, détermine l'année un et toutes les autres par rapport à un événement religieux, soit la naissance de Jésus Christ. Comme on l'a vu, la Bible peut être considérée comme un précis de cohabitation. On nous dit quoi faire, quoi ne pas faire pour vivre heureux. Le religieux se veut pacificateur, c'est-à-dire qu'il vise à codifier des règles culturelles de comportement qui excluent l'exercice individuel de la violence sur son prochain, lequel pourrait se venger sur un autre et ainsi de suite jusqu'à l'extinction de la communauté. Le fait de partager les mêmes références livresques est en soi un exemple à suivre. Se répondant les uns les autres, les prophètes nous indiquent que ce qui cimente la cohésion sociale et enracine la culture n'est pas étranger au fait que l'on fasse les mêmes lectures. L'échange de livres ne permet-il pas à ceux qui s'y adonnent de converser lorsqu'ils se revoient?
Tout ceci favorise la paix puisqu'en travaillant à situer les gens comme faisant partie d'un tout (agrégation), celui-ci peut se coordonner pour éviter à tout le monde l'extinction mutuelle. Jésus, c'est connu, a lu la Bible de son époque. Sachant ce qui avant lui avait été prophétisé, il a pu s'y conformer; (Jean, 19,28).
Puis, sachant que tout était achevé désormais, Jésus
dit, pour que toute l'écriture s'accomplît :
"J'ai soif".
Un vase était là, plein de vinaigre. Une éponge imbibée
de vinaigre fut fixée à une branche d'hysope et on l'approcha
de sa bouche. Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit: "Tout est
achevé", il baissa la tête et remit son esprit.
On voit ici s'accomplir l'Écriture; Psaume 69, verset 22; «Pour
nourriture ils m'ont donné du poison, dans ma soif ils m'abreuvaient
de vinaigre».
À n'en pas douter, Jésus possédait bien son champ d'étude si l'on peut dire, même ses ennemis le reconnaissaient; «On était au milieu de la fête, quand Jésus monta au Temple et se mit à enseigner. Les Juifs, étonnés, disaient; Comment connaît-il ses lettres sans avoir étudié?» (Jean, 7-14 et 15).
La vérité est dans l'écriture, dans la lecture de l'écriture. Le dernier livre du Nouveau testament, l'Apocalypse, porte également le nom de Révélation, puisque le mot «apocalypse» étant la transcription d'un terme grec signifiant : révélation. Ce qui est révélé l'est sous forme de fiction. Le salut est dans la fiction, dans le fait d'exercer le double langage paradoxal plutôt que de le subir.
Le plus pauvre des pauvres, le malade mental, ne possède rien. Il ne se possède même pas, il est possédé par quelque chose de maléfique; l'abandon du contrôle de soi si cher à Platon. C'est lui qu'il faut secourir, celui qui est en désarroi spirituel. C'est lui qu'il faut sauver de son suicide, en lui trouvant un emploi intéressant. Il s'agit de le faire s'agréer à un ensemble plus grand.
«Pénétrer dans le monde de l'Apocalypse, c'est entrer dans un univers fantastique où les symboles s'enchaînent ou s'entrechoquent, sans jamais laisser de répit au lecteur. On se croirait en plein «vidéo-clip» du vingtième siècle» (Prévost, 1991). Deux mille ans avant l'invention de l'ordinateur, l'auteur de l'Apocalypse maîtrisait les bases de la virtualité, et il serait impossible de répertorier exhaustivement à quel point cette uvre en a inspiré d'autres.
Il est malaisé de définir exactement la frontière séparant le genre apocalyptique du jour prophétique, dont il n'est en quelque sorte qu'un prolongement, mais tandis que les anciens entendaient les révélations divines et les transmettaient oralement, l'auteur d'une apocalypse reçoit ses révélations sous forme de vision qu'il consigne dans un livre. D'autre part, ces visions n'ont pas valeur pour elle-même, mais pour le symbolisme dont elles sont chargées : les chiffres, les choses, les parties du corps, les personnages eux-mêmes qui entrent en scène. Lorsqu'il décrit une vision, le voyant traduit en symbole les idées que Dieu lui suggère, procédant alors par accumulation de choses, de couleurs, de chiffres symboliques. Pour le comprendre, il faut donc entrer dans son jeu, et retraduire en idées les symboles qu'il propose, sous peine de fausser le sens de son message (idem.).
Le genre apocalyptique s'épanouit dans l'uvre de Daniel et dans de nombreux ouvrages apocryphes écrits aux alentours de l'ère chrétienne. Le Nouveau Testament n'a retenu dans son canon qu'une Apocalypse, dont l'auteur se nomme lui-même : Jean, 1 9, exilé dans l'île de Pathmos pour sa foi au Christ au moment où il écrit. Pour bien comprendre l'Apocalypse, il faut la replacer dans le milieu historique qui lui a donné naissance, soit une période de violentes persécutions contre l'Église naissante.
Un signe grandiose apparut au ciel : c'est une Femme! le soleil l'enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête; elle est enceinte et crie dans les douleurs et le travail de l'enfantement. Puis un second signe apparut au ciel : un énorme Dragon rouge-feu, à sept têtes et dix cornes, chaque tête surmontée d'un diadème. Sa queue balaie le tiers des étoiles et les précipite sur la terre. En arrêt devant la femme en travail, le Dragon s'apprête à dévorer son enfant aussitôt né. Or la femme mit au monde un enfant mâle, celui qui doit mener toutes les nations avec un sceptre de fer ; et l'enfant fut enlevé jusqu'auprès de Dieu et de son trône, tandis que la femme s'enfuyait au désert, où Dieu lui avait ménagé un refuge pour qu'elle y soit nourrie mille deux cent soixante jours.
Alors une bataille s'engagea dans le ciel: Michel et ses anges combattirent
le Dragon. Et le Dragon riposta, appuyé par ses anges, mais ils eurent
le dessous et furent chassés du ciel. On le jeta donc, l'énorme
Dragon, l'antique Serpent, le Diable ou le Satan, comme on l'appelle, le séducteur
du monde entier, on le jeta sur la terre et ses anges furent jetés avec
lui. Et j'entendis une voix clamer dans le ciel : «Désormais la
victoire, la puissance et la royauté sont acquises à notre Dieu,
et la domination à son Christ, puisqu'on a jeté bas l'accusateur
de nos frères, celui qui les accusait jour et nuit devant notre Dieu.
Eux-mêmes l'ont vaincu grâce au sang de l'Agneau et grâce
au témoignage de leur martyre, car ils ont méprisé leur
vie jusqu'à mourir. Soyez donc dans la joie, vous, les cieux et leurs
habitants. Malheur à vous, la terre et la mer, car le diable est descendu
chez vous, frémissant de colère et sachant que ses jours sont
comptés. Soyez donc dans la joie, vous, les cieux et leurs habitants.
Malheur à vous, la terre et la mer, car le diable est descendu chez vous,
frémissant de colère et sachant que ses jours sont comptés.
Se voyant rejeté sur la terre, le Dragon se lança à la
poursuite de la Femme, la mère de l'enfant mâle. Mais elle reçut
les deux ailes du grand aigle pour voler au désert jusqu'au refuge où,
loin du Serpent, elle doit être nourrie un temps et des temps et la moitié
d'un temps. (Apocalypse, chapitre 12, versets 1-14)
Au chapitre 13, on raconte que le Dragon a transmis «sa puissance et son trône» à la Bête surgie de la mer, portant sept têtes et dix cornes; «On lui donna de proférer des paroles d'orgueil et de blasphème; on lui donna pouvoir d'agir pendant quarante deux mois [...]». Quant au chapitre 18, il annonce la chute de Babylone, détruite pour son idolâtrie et pour ses persécutions contre les chrétiens, mais il ne s'agit pas seulement de la persécution des chrétiens mais de toute persécution.
Cherchant la signification des symboles que nous avons soulignés, nous apprenons que la période de 42 mois, depuis Daniel, «ce temps (trois ans et demi) est devenu la durée-type de toute persécution» (La sainte Bible, op. cit., p. 1628, note i). De même, un temps, c'est un an, des temps, deux ans, et la moitié d'un temps, 6 mois, pour un total de trois ans et demi. Selon le calendrier utilisé, trois ans et demi, ce n'est pas loin de 1200 jours. Finalement, le désert où se sauve la femme est le «refuge traditionnel des persécutés dans l'Ancien testament» (idem., p. 1629, note n).
Ainsi décodé grâce à l'interprétation de certains symboles, on croit comprendre que la femme est persécutée et/ou qu'elle se sent persécutée. Or, nous avons déjà dit que le sort des malades mentaux en est un de persécution. La mère-porteuse de l'enfant divin souffrait-elle de ce que nous appelons de nos jours la maladie mentale? Dans l'Apocalypse, l'attention est particulièrement attirée sur le combat que l'ange Michel livre à la bête. Or, celle-ci s'en prenait à la femme persécutée. Ce que vient sauver l'ange, c'est une femme persécutée qui se sauvera au lieu traditionnel de refuge des persécutés, le temps que dure symboliquement une persécution. C'est l'état de persécuté qui est à soulager, et c'est la persécution qui est à détruire. La persécution, nous l'avons vu, commence par le double langage paradoxal, auquel Satan semble habile, se faisant à la fois séducteur et accusateur.
Donc, le mot désert peut faire symboliquement référence au refuge des persécutés. Ainsi, lorsque la Bible dit de quelqu'un qu'il fuyait dans le désert, ne pourrait-on en déduire qu'il s'agissait de quelqu'un éprouvant un épisode plus ou moins aigu de maladie mentale? Lorsqu'on dit que Jésus a résisté aux tentations diaboliques, pendant 40 jours dans le désert, ne pourrait-on se demander s'il n'était pas affligé du même désarroi spirituel qui, avant lui, avait frappé Job?
Certes, l'Apocalypse possède un caractère hallucinant, lequel est susceptible de séduire certaines personnes se sentant attirées par l'état de psychose. Il convient de se demander si l'analyse que nous venons d'en faire ne serait pas plutôt maléfique que bénéfique. D'une part, le lien entre mysticisme et transe ou psychose, est bien documenté. Le danger est réel, pour une personne qui entend des voix, de se convaincre que son suicide lui est commandé. On a lu plus haut que le monde a été sauvé grâce au sacrifice de l'Agneau et des martyres qui méprisent leur vie jusqu'à mourir. Il faut faire attention lorsqu'on évoque ces univers symboliques en présence de personnes statistiquement proches du suicide.
Ce que nous allons tenter de faire, c'est plutôt de nous servir de l'écriture
symbolique en tant que technique d'élaboration virtuelle. Délaissant
les grands enjeux de vie et de mort, nous allons revenir sur le terrain de l'intervention.
Nous allons essayer de mettre à profit ce que nous avons découvert
en développant un programme particulier de réinsertion socioprofessionnelle
pour personnes éprouvant des problèmes dits sévères
et persistants de santé mentale. La particularité de ce programme,
c'est qu'il est multimédia.