9.3.4. Témoignage de Diane Bianchi

Quant à elle, Diane Bianchi mentionne que sa vie «s'avérait une réussite totale.» Puis survinrent l'arrêt de ses études, la rupture de ses fiançailles et la perte de son emploi. «Je me retrouvai donc le 24 avril 1979, le jour de mon anniversaire de naissance, à l'hôpital Louis-H. Lafontaine pour une consultation», écrit-elle. C'est alors qu'on lui a appris qu'elle était atteinte de dépression psychotique. Après une période de relative rémission pendant laquelle elle a repris le travail, tout bascule à nouveau. Elle écrit : «Je perds mon travail, ma famille s'éloigne de moi, je me retrouve seule malade et sans le sou. Tout ce que je mange, c'est du gruau, je bois beaucoup de café et je fume beaucoup.»

Puis : «Je me promets alors de me suicider si je suis schizophrène, mais personne ne me donne ce que j'appelais le verdict», écrit-elle. On voit ici le diagnostic de schizophrénie présenté comme le verdict d'un jugement conduisant à la mort. Les idées suicidaires sont ici indissociables de celle de schizophrénie. L'idée d'être frappée de schizophrénie est ici, en soi, une idée suicidaire.

Finalement, le «verdict» tombe, il en est bel et bien un de schizophrénie. «Je ne sais toujours pas ce qu'il veut dire au juste, mais je savais que c'était la pire des maladies mentales. Je pleurai alors toutes les larmes de mon corps (mais) j'ai décidé que cela valait la peine de vivre.»

Si elle ne savait pas ce que veut dire au juste le mot schizophrénie, elle sait ce que ce sera d'être socialement schizophrène. Elle dit avoir pleuré toutes les larmes de son corps, tellement est peu enviable cette situation, s'il faut en croire les sources qui l'ont alimentée en conceptions de la maladie mentale.

Nous pourrions appliquer une analyse détaillée à tous les témoignages publiés dans le Ruisseau, comme nous venons de le faire sur 4 d'entre eux qui remontent à 1995. On y trouverait plusieurs références au mouvement spatio-temporel brisé ainsi qu'aux questions d'estime ou de dépréciation personnelle en tant que déséquilibre de l'orgueil. Nous y verrions aussi que, dans nombre de cas, des problèmes scolaires se caractérisaient par de la difficulté à jouer, à imiter les convenances de la majorité. On y répertorierait également de nombreuses références à la spiritualité, de même qu'à la toxicomanie comme expérience de recherche de paradis artificiels. Une telle analyse détaillée ne ferait que confirmer la pertinence de la réclusion comme biais théorique. Celui-ci permet de comprendre ce qui ne pouvait l'être auparavant, la démarche consistant à laisser apparaître un sens au cœur de l'insensé.

Les 4 témoignages ci-haut commentés sont regroupés pour former notre annexe II. On peut également les trouver sur le site Internet webdomadaire.net où se trouvent aussi les autres témoignages que nous avons utilisés ailleurs dans cet exposé. Ils peuvent donc faire l'objet d'une «contre-expertise».

Une analyse du même ordre pourrait également être appliquée à d'autres textes ou œuvres d'art. Par exemple, de la Bible, on tirerait certainement de nombreuses allusions à la maladie mentale en tant que problème d'orgueil et de scandale. Une telle entreprise ne pourrait être complétée dans le cadre de cette recherche-ci, étant donné son ampleur. C'est pourquoi, dans le prochain chapitre, après avoir cherché la place du religieux dans la psychose, nous chercherons la psychose dans le religieux, soit dans certains livres bibliques. Nous nous concentrerons particulièrement sur Caïn. Ensuite, Moïse dira à Jacob qu'un messie viendra, lequel aura une particularité bien précise, soit d'avoir les yeux troubles de vin (Genèse, chapitre 49, verset 12). Puis, beaucoup plus tard, Jésus dira que certains parleront de lui comme d'un buveur de vin (Luc, chapitre 7, verset 34). Il aurait été intéressant de décortiquer la place du vin comme problème de toxicomanie lié à un état psychologique particulier, par exemple chez Noé.

À plusieurs niveaux, Jésus conformera sa vie en fonction d'un arrière-plan prophétique. Il semble pratiquer ce que nous appellerons de la postfiguration. Si Moïse et David préfigurent le Christ, celui-ci les postfigure, dirons-nous, ce qui implique une relation particulière du passé, au présent, à l'avenir.