9.3.3. Témoignage de André Tremblay
Le récit d'André Tremblay, dès la première phrase, établit un lien entre psychiatrie et interruption de mouvement : «Ma vie de psychiatrisé a commencé le jour où j'ai paralysé au milieu de la rue De Chambly. (...) On m'a transféré à l'hôpital Louis-H. Lafontaine où l'on m'a mis aux soins intensifs.»
La compréhension de la maladie mentale d'André Tremblay n'est pas livresque. Il dit qu'avant l'âge de 28 ans, il n'en connaissait que ce que les médias en disaient, qui n'est «qu'un pâle reflet de la réalité.» Sa connaissance est empirique et repose sur l'observation. Et ce qu'il remarque, c'est l'autorité et la condescendance entretenue par certains à l'égard des patients. «Ainsi, les membres du personnel hospitalier qui s'impatientaient contre les patients avaient tendance à réagir en adoptant des mesures coercitives à leur endroit» observe-t-il. Lui aussi a déjà entendu parlé, en mal, du malade mental et de ce que celui-ci doit endurer lors de sa mise à l'écart forcée.
Si, au début du texte, il fait mention d'une paralysie, André Tremblay parle ensuite de maux de jambes qui le «poussaient à marcher sans arrêt, mais au moins (à l'hôpital) je marchais au chaud» écrit-il. Puis, il aborde la question de l'installation, que nous avons vue avec Irving Goffman : «Sortir le premier hiver à l'extérieur des murs, c'est froid, car on prend vite l'habitude d'une vie dans une bulle de verre.» À l'extérieur, après l'internement psychiatrique, c'est douloureux. «Le rythme de vie nous semble vite et agressif, parce qu'auparavant nous prenions tout notre temps pour écourter la journée.» Par contre, à la sortie, «c'est intéressant de reprendre sa dignité après s'être senti déresponsabilisé.»
Si André Tremblay dit s'être senti déresponsabilisé, nous savons, quant à nous, qu'il ne s'agissait pas que d'un sentiment, mais d'une réalité juridique que nous avons abordée au chapitre III. Quant à la relation au temps, derrière les murs de l'institution, il est dit qu'on peut prendre notre temps pour écourter la journée. Supposant que plus gravement on est malade, plus il y a des chances pour qu'on soit interné, on voit qu'au plus fort de la maladie le reclus est emporté par un temps diachronique. Il lui sera douloureux de revenir dans la synchronie, plus agressive. Ici, la compétition est farouche pour l'appropriation du prestige et de la rareté.