9.3.2. Par de vastes champs nus
Le témoignage de Linda Pelletier est également révélateur de la réclusion en tant que mode de vie à vocation sacrificielle. Elle y traite des comportements incesteux de son père, lequel semblait fort autoritaire. «C'est très tôt que j'appris à fuir la réalité et à oublier. C'était la seule façon de survivre» écrit-elle. On voit donc, dès le début du texte, que pour elle fuir la réalité est une stratégie. L'objectif est de se sortir d'un contexte de domination, ce qui est conforme à la théorie des communications de Bateson et de l'école de Palo Alto.
Un autre passage laisse clairement apparaître le phénomène de la communication paradoxale. «Mon père ne tolérait pas que nous vivions hors de son contrôle. D'ailleurs, en riant pour atténuer l'effet de ses paroles, il disait que papa était Dieu.» Ici, le rire est utilisé pour camoufler une autorité si absolue qu'elle est présentée comme étant d'essence divine. Comme nous l'avons déjà mentionné, la pratique du double langage paradoxal est perçue, par nombre de ceux qui le subissent, comme de l'hypocrisie. Dans le passage qui suit, on voit le paradoxe conduisant à la folie, la folie étant alors une conduite de fuite et d'évitement. Cet évitement, à son stade ultime, correspond à un état d'exocentrement. Celle-ci est recherchée par diverses techniques de méditation ou d'automédication. Elles mèneront souvent à des problèmes de toxicomanie Le but, c'est de sortir de soi, d'échapper à l'égocentrement : On disait, sans trop préciser, que j'étais une drôle de fille. Moi je sais que j'étais une petite fille effrayée et perdue, évoluant en préservant les apparences, dans un monde d'adultes effrayant d'hypocrisie. Pour y vivre je devais le fuir et me fuir. M'étourdir, sortir de moi jusqu'à ne plus me reconnaître dans un miroir. Je mêlais les euphorisants comme on fait un cocktail, non pas à petites doses, mais par d'effarantes quantités.
Apparemment, la religion occupait une place importante dans cette famille puisque, à sa majorité, Linda Pelletier s'est vu offrir la possibilité de ne pas aller à l'église le dimanche. On en déduit que d'aller à la messe dominicale était obligatoire. Nous ne serons donc pas surpris de voir la thématique religieuse ressurgir, encore une fois en lien avec une pratique particulière du mouvement : le nomadisme. «Le désir de voyager s'imposa comme une nécessité. Je joignis la grande famille errante des hippies (...) J'ai vagabondé par le monde (...) sans itinéraire, sans attente.» Puis : «J'ai quitté ma tête et mon corps pour quelques mois dans un incomparable sentiment de liberté» écrit-elle. «J'étais un esprit, fille de Dieu faite femme. Dieu me parlait par symboles que moi seule je comprenais.» On voit donc poindre, malgré un état de désorganisation avancée, la conscience nette du symbole comme moyen de communication transcendentale.
De retour au Québec, elle était «marquée du sceau de la folie.» À cette étiquette, «on a collé celle de suicidaire.» Les mélanges d'alcool, de drogue et de médicaments caractérisaient cette tendance. Puis, un psychiatre lui a conseillé de renoncer au marché du travail. «Munie d'une lettre certifiant mon incapacité permanente de travailler, j'ai joint le lot des assistés sociaux» écrit-elle. Elle ira retrouver Job dans sa misère.
Ensuite, après avoir joint un groupe d'entraide, elle dit avoir «cassé la chaîne». Un nouveau médecin a pris le temps de l'écouter et de lire son dossier «épais comme trois dictionnaires.» De ce médecin, Linda Pelletier écrit : «Il croit en moi. Il est persuadé que je ne souffre d'aucune maladie mentale. J'ai besoin d'écoute, il m'en a procuré.»
L'écoute, comme nous le disions, implique la possibilité de raconter et l'on a vu, dans ce témoignage, que cette possibilité est aussi celle d'une guérison.