9.3.1. J'me roule en boule

Dans son témoignage, Jocelyne Bouchard mentionne, d'entrée de jeu, que «Toute sa vie sera particulière». Dès son plus jeune âge, sa physionomie particulière fait qu'elle est objet de curiosité, comme Christian Ducharme (1988) qui dit qu'on lui trouve un air de clown. Par rapport aux garçons et filles de son âge, Jocelyne Bouchard dit : «je ne suis plus comme eux et je ne sais pas pourquoi. Cela suffira pour que je réalise la honte que je deviens pour les autres». Très tôt, elle a conscience d'être une source d'embarras pour ses proches. Elle adoptera un mode de vie casanier, optant pour des activités intérieurs : «artisanat, casse-tête, lecture, dessin, etc...C'est excellent, voyez-vous, comme refuge pour la fille honteuse qui ne veut pas gêner en aucun lieu ou en aucun moment.»

Si, au début, c'est sa petitesse qui, notamment, la dérange, à l'âge adulte la situation se complique. «Je me retrouve sur l'aide sociale à 27 ans, un diagnostic saisissant me retranche du monde normal pour au moins 14 années: névrose phobique et obsessionnelle, à tendance dépressive, troubles de comportements, manque de réflexes.» On voit ici, rattaché à un diagnostic typiquement médical, un enjeu propre à une question de mouvement. Un manque de réflexes, écrit-elle, complexifie les choses, ce qui correspond à notre compréhension de la dyskinésie, tardive pour certains, mais constitutive, pour nous, de la problématique de la réclusion.

Comme nous nous y attendions, l'arrière-plan spirituel est présent dans ce témoignage. «Dieu aime les petits et les protège», écrit-elle pour expliquer son refus d'être lobotomisée. Or, la question religieuse est également liée à une question de temps. Pour elle, le temps était source de confusion. «Puis un long cauchemar commence. Jour après jour - ou peut-être était-ce le même? je ne sais plus» écrit-elle.

On a vu plus haut que le diagnostic suffisait au retranchement. Qui dit désignation, si c'est comme bouc émissaire, dit mise à l'écart. Mais ce retranchement peut faire l'affaire d'une négociation. Ainsi, notre recluse semble troquer une adhésion à l'ordre synchronique une journée à la fois, en échange d'un espace où vivre une diachronie ponctuée de prière. Elle écrit : «maintenant, je vis une journée à la fois, (...) alors Jésus qui vient me nourrir devient ma force. Ainsi je peux endurer, aimer, aider tous ceux qui en ont besoin, (...) et je prie pour tous.»