9.2.3. Conclusion du livre de Martin
Dans les trois derniers tableaux de Martin Fortier mentionnés ci-haut,
on peut constater le proche voisinage qui met en relation le psychédélisme,
le vécu psychiatrique et le mysticisme. Le psychédélisme
est présent parce Fortier dit de la figure 12 qu'il s'agit de la transposition
d'une hallucination. L'éclatement de la figure 13 correspond à
sa propre psychose puisqu'il établit un lien entre le tableau et son
état de santé, à propos duquel il fait de l'ironie. Le
vécu psychiatrique et sa relation avec sa psychiatre sont le thème
de la figure 14. Dans cette même image, le personnage est présenté
comme une «sainte» auréolée. Le calice de la figure
12, près duquel on retrouve un personnage vu dans un autre tableau (figure
1), témoigne lui aussi d'une préoccupation pour la spiritualité,
ou plus spécifiquement pour le rituel religieux.
Appliquant l'herméneutique de Ricur, qui cherche notamment les récurrences dans un discours, nous considérons l'uvre de Martin Fortier comme un discours. Force est alors de constater la grande place faite à des thèmes religieux, à celui de l'angoisse et à la relation patient/psychiatre. Malgré que nombre de ses réalisations aient été entreprises lors de phases proches de la psychose, il se dégage une certaine cohérence d'un tableau à l'autre. L'artiste apparaît, dans cette optique, moins «naïf» qu'on pourrait d'abord le croire.
Certes, sa pratique est davantage intuitive que déductive, puisqu'il s'agit d'une effusion créatrice relativement débridée, concomitante à l'épreuve d'hallucinations. On peut penser que son auteur n'a pas toujours le souvenir d'avoir fait telle ou telle peinture selon tel ou tel procédé, comme au lendemain d'une nuit d'ivresse il arrive qu'on ne se rappelle pas de tout ce que l'on a dit ou fait. À entendre Martin Fortier, on sent bien que cette pulsion est, en quelque sorte, instinctuelle et qu'il ne calcule pas toujours la portée de ses gestes. Par exemple, s'il était soucieux de la valeur monétaire de ses tableaux, il ne permettrait sans doute pas qu'on montre à la télévision certains de ses bricolages enfantins, ne fût-ce qu'à la télévision communautaire. Cependant, à l'analyse, certaines lignes directrices peuvent se dégager, lignes qui témoignent d'une connaissance, sinon académique, du moins des plus intimes de la proche parenté qui unit l'art, la religion et la psychose, parenté que Henry Ey dénigre d'avance en l'attribuant à l'onirisme.
Quant aux figures 15 et 16, elles n'ont pas été montrées à l'émission Folie Douce. Elles sont de Martin Fortier et furent exposées en 1998 au musée Bronfman de la rue Côte-Ste-Catherine à Montréal. Cette fois-ci, Martin Fortier n'a pas formulé de commentaires que nous aurions pu recueillir à leur propos. Nous nous contenterons donc de remarquer la disproportion des yeux. Cette disproportion est tout à fait comparable à celle des statues votives que confectionnaient les anciens Sumériens. Celles-ci avaient pour fonction d'assumer la prière en tout temps et à la place des humains, lesquels pouvaient ainsi vaquer à des occupations plus immédiates.
Au chapitre suivant nous poursuivons sur le thème du sacré, alors que nous proposons une réinterprétation de certains passages bibliques sous l'angle de la thèse de la réclusion, y cherchant des allusions à la maladie mentale. Celle-ci, évidemment, ne portait pas ce nom à l'époque antique de la rédaction de ces textes. De plus, étant donné leur grand âge, personne ne pourra dire que nous avons influencé cette rédaction en fonction de nos intérêts de recherche, comme ce pourrait être le cas par rapport aux témoignages du Ruisseau ou aux communications de Folie Douce.
Mais avant d'aborder le prochain chapitre, nous allons terminer celui-ci en appliquant notre grille à 4 témoignages choisis au hasard.