9.2.2. L'uvre peinte
Dans la figure 1, Martin Fortier se représente à travers les traits d'un personnage en désarroi. Ses yeux sont rouges, et le fait que son regard soit fuyant symbolise le refus d'envisager une réalité qui lui déplaît. Collé sur la pupille de l'il droit, on sent au toucher un grain qui confère du relief à cette partie du corps. Cette proéminence rappelle que le regard, bien que détourné, n'en est pas moins perçant. On voit également de très longs bras. Cette posture représente l'apitoiement, le désillusionnement. À propos des autres éléments conférant du relief à l'uvre, Martin Fortier disait qu'ils rendaient l'angoisse palpable.
On voit également que le personnage est vêtu d'un pyjama. Il s'agit en fait d'une jaquette d'hôpital. On remarquera de plus, vers le bas, des sphères qui sont les orbites oculaires des regards examinateurs et indiscrets croisés à l'urgence psychiatrique. Se sentant observé, il se sent également jugé. En haut à gauche, un cercle clair constitue une lune. Davantage qu'une source de lumière et d'espoir, c'est plutôt le thème de la nuit qu'il figure.
Sur un autre tableau (figure 2), on voit aussi une lune se dessiner. Le regard comporte encore une fois du rouge, tandis que la bouche laisse voir des dents bien coupantes mais tachées. On pense ici aux soins corporels de base, comme l'hygiène buccale, qui sont souvent négligés lorsque la maladie sévit. Les couleurs rouge et orange forment le symbole religieux d'une auréole. Autour du visage, elles sont celles du feu, de la brûlure qui fait songer au bûcher de l'Inquisition. À droite du personnage, on aperçoit des éléments de décors; une table avec, dessus, un calice. L'expérience de l'exclusion et de la psychose sont intiment liées aux préoccupations d'ordre spirituel et religieux, comme notre thèse l'explique.
À l'envers de la figure 2, on retrouve un autre visage (figure 3) au regard détourné et comportant encore une fois des éléments de rougeur. Dans une exposition, ils ne pourraient être exposés simultanément en étant accrochés au mur. S'il en est ainsi, ce n'est pas nécessairement parce que Martin Fortier a voulu prendre position dans un débat sur le support. Il ne s'agit pas non plus d'un diptyque. La juxtaposition des deux uvres est probablement le fruit d'une pulsion créatrice. Dans un moment d'inspiration, d'angoisse, l'artiste aura machinalement saisi une surface pour y fixer l'expression de ce qu'il appelle ses affres.
Un tableau de Martin Fortier (figure 4) le met en scène, venant d'apprendre qu'il est diagnostiqué schizo-affectif. La main qui fouille dans le cur est celle de la psychiatre dont il se dit amoureux. Elle lui enlève «l'identité de la personne en tant que personne». Le personnage principal est plus grand que la psychiatre, en arrière-plan, et que la psychiatrie en général, personnifiée par le médecin. Elle a les seins nus et on peut penser que la relation à la psychiatre est aussi une relation à la mère. L'artiste se sent déchiré, d'où l'émoi, d'où la larme qui coule de son il droit. Il pleure sa jeunesse perdue depuis qu'on le force à s'insérer dans la société comme les autres le font et à faire face à la compétition qui y règne (Proulx, 1995).
La psychose se caractérise par l'effacement des différences (figure 5) tandis que le personnage pourrait aussi bien être un homme qu'une femme. D'autre part, dans un autre bricolage de Martin Fortier (figure 6), l'angoisse se lit sur le visage d'un personnage au milieu des choses et des flammes qui dévorent l'intérieur. Elles sont aussi celles de l'enfer. Les yeux sont rouges. L'angoisse psychotique évoque le feu purificateur. La figure 7 est également sur fond rouge.
La figure 8 est celle du paradoxe. Fortier dit qu'il voulait faire se déclencher de l'humour en opposant la joie du jaune à la tristesse du noir. Quant à la figure 9, elle est celle de la prescription de médicaments intégrée à l'uvre. L'allusion au vécu psychiatrique ne saurait être plus directe.
Le 31 octobre 1996 fut enregistrée une émission spéciale sur le Centre d'apprentissage parallèle, diffusée à Folie Douce dans la semaine du 27 décembre 1996. Marc Picard recevait Yvan Bujold dans les locaux du CAP, rue St-Laurent, Montréal. La visite des nouveaux locaux du CAP se déroule dans le cadre d'un événement ouvert au public entre le 31 octobre et le 2 novembre 1996 inclusivement.
Il s'agit du symposium dont Martin Fortier a déjà parlé avec M. Lamy à l'émission. On peut y admirer les artistes qui sont occupés à se concentrer. Un scénario réalisé par Jacques de Pierre met en scène les photos d'usagers qui bénéficient de diverses formes de support. Une participante, Gaétane, prépare ses couleurs. «Nous étions supposés être trois pour faire un collectif», dit-elle à Marc Picard. Se sentant prise au dépourvu, elle ne sait pas si elle optera pour de l'abstrait ou du figuratif.
Raymond, peintre, «donne l'heure juste à chaque fois qu'on lui parle, ce qui lui vaut d'être un chef-manitou», selon Marc Picard. Sa peinture est musclée, puisqu'elle représente un buste d'athlète masculin. Marc Picard se dit impressionné par autant de talent. «Avant j'étais dans l'huile», de dire Raymond. «J'ai appris à mettre de l'ordre dans la création. Quand on veut créer, mille images défilent et il est difficile de n'en saisir qu'une». Raymond doit surpasser sa peur du corps humain. Ensuite, il deviendra le peintre animalier qu'il voulait être. Tel est son cheminement.
Dans une autre salle du CAP, Marc Picard parle ensuite de l'expansion du CAP en la comparant à celle d'autres entreprises. On voit des artisans à l'uvre; bijoux, verre, peinture, tissage, le tout sur fond musical. Puis au métier à tisser, Mélanie dit qu'après deux, trois mois on s'habitue au mécanisme. L'objectif est de produire des articles utilitaires qui soient assez beaux pour trouver preneur; vêtements, sacs, paravents. Marc Picard dit qu'il faut être appliqué sinon il y a des bourrelets qui se présentent. Ce genre d'activités fait que l'attention se porte sur autre chose que les petits, ou les gros problèmes. Il est également satisfaisant de réaliser un certain nombre de centimètres, ils sont la preuve tangible d'un accomplissement, poursuit-il.
On passe ensuite à la section consacrée à la peinture sur soie et au batik, technique qui consiste, par immersions successives, à colorer certaines parties d'un tissu. On y crée des uvres dont le caractère psychédélique plaît à Marc Picard, lequel se dit également familier de la technique du soufflage.
Ensuite, Yvan Bujold s'entretient avec le directeur du CAP, Yvon Lamy, à propos de l'inauguration de la Salle Marie-Revet. Celle-ci fut le premier superviseur de stage de Yvon Lamy, président de l'Association des arts-thérapeutes du Québec. Elle fut embauchée en 1957, dans un département de psychiatrie, comme ergothérapeute. Elle dirigeait un studio d'art (art room) semblable à d'autres qui se sont développés dans des institutions psychiatriques. Ce mouvement favorisait l'expression des patients afin de voir le miroir de leur état d'âme, de ce qui se passait en eux. On voulait également savoir comment la médication transformait la conscience des personnes.
La caméra revient à Gaétane, qui dit que sa démarche fut d'abord personnelle. En guise de prolongement, la création collective favorise l'élargissement de l'expérience en vue d'en faire une étape vers l'insertion au marché du travail.
L'émission se termine sur le thème de la créativité alors que Jean-François Pelletier discute avec Martin Fortier dont c'est le 31e anniversaire de naissance. Il se dit créateur depuis sa naissance et commente une citrouille (figure 10) réalisée en dix minutes, et qui a fait «se bidonner tout le monde» en ce jour d'halloween. Elle est tout à fait semblable à ce qu'un enfant de 5 ans peut faire. Un autre tableau (figure 11) fut réalisé alors qu'il éprouvait de la tristesse et qu'il devait faire le deuil de l'emploi qu'il avait perdu chez Club Price, perte sur laquelle il était déjà revenu dans une émission précédente.
La figure 12 illustre principalement un calice. Martin Fortier sourit de prononcer
ce mot qui, dans un autre contexte, pourrait être considéré
comme un juron. «C'est une légende, j'étais sur l'Émipramine,
un antipsychotique à déconseiller pour quelqu'un qui est bipolaire.
J'hallucinais, puis c'est ça que je voyais quand je faisais mes tableaux»
(Fortier, 1996g). Un autre tableau (figure 13), où le personnage est
encore une fois auréolé «prouve que j'étais parfaitement
en santé. J'avais de l'angoisse, c'est déchiré, c'est quelqu'un
qui est en train de se faire pendre, il crie au meurtre, il y a un serpent,
il y a des visages, il pleure, il a des poissons qui sortent de la bouche»
(idem.). Quant à la figure 14, Martin Fortier en dit qu'il s'agit de
sa «psychiatre dans sa bulle, dans une coupole transparente, comme une
sainte.» (idem.)