8.5. La psychose comme spectacle
Certains auteurs sont passés maîtres dans l'usage de la communication paradoxale comme technique de scène. Intégré au mouvement de la crise des différences qui culmine lorsque les rivaux deviennent interchangeables, on ne peut généralement pas mettre le doigt dessus. Pour fonctionner, nous avons vu que le mécanisme de substitution cathartique doit être camouflé. Nous avons également vu que la communication paradoxale, difficile à cerner, est le premier cran d'un engrenage conduisant à la psychose, cet état proche de la contemplation mystique. La communication paradoxale, dans la vie, est la première instance de substitution. Au théâtre, il se dégage de cette alternance des substitutions et de la simultanéité des contraires une espèce d'effet d'hypnose. Cette dynamique capte l'attention des auditeurs-participants. Selon René Girard, le procédé est connu des auteurs classiques. Il s'apparente au truc du prestidigitateur qui fait se canaliser sur un seul point d'attention tous les regards.
Jean-Paul Sartre parle de cette dynamique comme d'une ronde infernale. La distraction vient de cette diversion, soit de la juxtaposition de deux niveaux de langage. Sartre nomme ces moments de diversion des tourniquets. De son côté, Watzlawick applique cette lecture à la pièce Who's Afraid of Virginia Woolf, dans laquelle il découvre de nombreux exemples d'utilisation du double langage (double bind) comme technique de dramatisation. Ainsi chercherons-nous, au prochain chapitre, de telles références et indices de recours au double langage dans certaines uvres. Elles ont pour nous valeur d'archives puisqu'on y trouve fixé du matériel à interpréter.
Nous ne sommes pas surpris de constater, avec d'autres, que l'expérience de la psychose est souvent au cur de rituels initiatiques. On peut se demander si la chute psychotique n'est pas une façon de compenser pour l'absence de rituels de passages visibles, absence qui caractérise nos sociétés «modernes». Également, connaissant l'origine religieuse du théâtre, nous voyons que de l'effet cathartique dépend le succès d'une représentation. En effet, dans son acception philosophique, on dit que selon Aristote, la catharsis est un «effet de «purgation des passions» produit sur les spectateurs d'une représentation dramatique» (Petit Robert). Par ailleurs, avec René Girard on a bien compris que le rituel religieux vise justement à «expurger la passion», à offrir à l'agressivité une substitution de manière à ce que l'expression de la violence soit culturellement acceptable. Le rituel se veut donc précisément cathartique en ce qu'il permet la violence des passions tout en gardant les participants bien assis, comme hypnotisés par la vitesse du tourbillon des substitutions ou des tourniquets sartriens. Le théâtre et le rituel ont donc en commun de se vouloir cathartiques, tout comme, et ce n'est pas un hasard, la crise psychotique.
Ainsi, certains auteurs n'ont pas manqué de constater qu'un large pourcentage de patients psychiatriques ont souffert d'une forme d'abus quelconque. La psychose qui en résulte plus tard devient le moment de la remise en scène de la violence initiale. La catharsis permet ici à la volonté de s'exprimer. Pourtant, l'individu qui en est pris sait qu'il est culturellement et légalement inacceptable d'y laisser libre cours. On ne sera donc pas surpris de lire dans un dictionnaire, toujours au mot catharsis mais cette fois dans sa définition dite psychanalytique, qu'elle est une «réaction de libération ou de liquidation d'affects longtemps refoulés dans le subconscient et responsables d'un traumatisme psychique».
C'est du théâtre, du théâtre cathartique donc à vocation purificatrice. C'est en cela qu'il s'agit bel et bien d'une démarche spirituelle. C'est pourquoi, lorsque Susko permet l'expression grâce à la Narrative approach, il découvre, d'entrée de jeu, une référence au religieux, à la spiritualité de Joe Green. De même, dans notre chapitre sur la dyskinésie tardive, nous avons vu de telles allusions dans presque tous les cas mentionnés.
La psychose se présente ainsi comme une répétition où celui qui la vit fait preuve d'une connaissance intime du procédé. Cette connaissance vient de ce qu'il en a souffert mais elle n'en constitue pas moins une connaissance qui mérite d'être mise à profit dans son champ de compétence, soit dans celui du spectacle. Cette connaissance, intuitive, n'est certes pas appréciée comme telle, à sa juste valeur, dans notre monde individualiste et productiviste. Toutefois, en temps de désarroi, on peut assister à une toute autre appréciation du phénomène, qui devient alors de nature «prophétique» comme nous verrons dans le passage du chapitre X consacré au prophétisme et à l'illuminisme. D'ailleurs, la proximité entre la psychose et l'inspiration prophétique est perçue par certains qui évoquent la parenté étymologique des verbes «délirer» et «prophétiser». Ayant pu constaté que le récit de la psychose comporte nombre d'allusions au sacré, ce qui redonne sens à ce récit, inversement nous nous demanderons si dans les textes sacrés on fait allusion à la psychose, et si oui, comment.
Nous ne sommes pas les seuls à suivre un tel parcours. D'autres, comme Fichtelberg, ont porté leur regard sur ce qu'ils appellent les «récits de conversion». Ceux-ci se caractérisent évidemment par la référence qui y est faite au changement, à la transformation de l'individu en un autre individu. On pense à saint Paul qui s'est converti suite au traumatisme de sa chute de cheval. D'autres «see the self constructed as a "polyphonic novel", with multiple voices engaged in a dialogue. Such a novelistic view may come closest to the "schizophrenic" experience with its shifting, "alternatives frames of reference"» (Hermans, Rijks, and Kempen, 1993, op. cit., p. 101).
Quant à elle, Ellen Corin évoque les travaux des psychiatres phénoménologistes européens, ceux de Ricur, de Husserl et de Jaspers pour souligner que la connaissance est toujours tributaire des moyens que l'on se donne pour l'atteindre. Comme nous l'avons dit au chapitre VI, toute classification, toute curiosité est orientée en fonction de cadres de référence qui prédéterminent ce qui est intéressant d'étudier. C'est pourquoi certains ont plaidé pour une réhabilitation de la subjectivité et proposé l'étude du discours du malade mental pour en savoir davantage, de même que celle des moindres facettes de la vie quotidienne. Cette réhabilitation laisse plus de place à l'intentionnalité du patient, de sorte que ses comportements et attitudes, de retrait social notamment, ne sont plus seulement que des symptômes pathologiques, mais bien des stratégies complexes pour se situer dans le monde. ««Being there» in the world is by necessity «being in» space and time, and «being with» in a shared world» (Corin, 1998, p. 135). Corin comprend de l'herméneutique de Ricur que «the basic structure of the text must be interpreted through analyzing recurrences and contradictions, sets of opposites and combinations which hold the text together» (idem., p. 135). Afin d'accéder aux prémisses qui la sous-tendent, c'est ce qu'elle tente d'appliquer à l'expérience de patients schizophrènes telle que ceux-ci en font le récit. «Analysis must involve both careful attention to the details of the person's daily life and an attempt to understand the basic structure of their experience» (idem.).
La désinstitutionnalisation qui fait sortir les patients des hôpitaux est parallèle à un processus de «désinstitutionnalisation sociale» (social deinstitutionalization). Celle-ci interdit aux patients d'accomplir des rôles sociaux valorisants, et de ce fait les repousse vers l'hôpital, d'où le risque de ré-hospitalisation. On s'intéresse donc ici à ces phénomènes de stigmatisation et de marginalisation, et l'auteure cherche, en entrevue individuelle, à savoir ce qu'en pensent certains patients. À propos de ces derniers, Corin constate, à l'instar de Susko, qu'ils semblent apprécier l'opportunité de parler d'eux et de partager leurs inquiétudes, eux qui se sentent marginalisés et exclus à nombre d'égards. Corin forge la notion de retrait positif (positive withdrawal) afin de rendre compte de la valeur positive que peut revêtir une certaine marginalité. «Cette position à la marge du monde leur permet souvent d'avoir une conscience critique des contraintes et limites imposées par les normes et valeurs dominantes» (Corin, 1995, p. 40). Lorsque cette marginalité relève d'un choix et non de la fatalité, ceux qui s'y prêtent n'en sont pas seulement que les victimes, mais également les artisans consentants. Ce retrait est alors perçu comme une occasion de développer une certaine intériorité à l'abri des réductions nosographiques. D'où, encore une fois, les nombreuses références à des thèmes religieux; «emanating from the narratives is the important role played by religious signifiers» (Corin, 1998, op. cit., p. 139).
L'un des patients attribue ses déboires à un excès de tension liée à son ancien travail, comme nous chez Martin Fortier (chapitre suivant). D'autres, comme Christiane Bisson (1986) Laurent Gravel (1986) Louis Fabre (1987) ou Diane Yelle (1997), évoquent l'humiliation dont ils ont pu faire l'objet (double bind). La volonté de retrait découle d'une prise de conscience que les stigmates de la maladie peuvent être visibles. Aussi, l'occasion de raconter sa vie est également celle de la revaloriser. On constate alors que «patients attempt to negotiate a position at the margin of the common world, simultaneously inside and outside, and to reshape a generally painful and conflicting life trajectory» (Corin, 1998, op. cit., p. 145). Malgré l'intention annoncée d'établir une relation «of co-belonging between researcher and his object of study» (idem., p. 135), Corin, lorsqu'elle cite les patients rencontrés, ne fait qu'en donner les initiales, départageant ainsi ce qui est savant de ce qui n'est que témoignage.
Ce témoignage, nous allons maintenant le réinterpréter, à la lumière de la thèse de la réclusion. Nous formulons l'hypothèse que le témoignage est symbolique. C'est ce que confirmera notre réinterprétation. Pour le comprendre, il faut situer le témoignage par rapport à un arrière-plan spirituel. Et de cet arrière-plan spirituel, le témoignage est l'avant-plan. Dans les deux derniers chapitres de la deuxième et dernière partie de notre exposé, nous allons, successivement, réinterpréter l'avant-plan et l'arrière-plan de la réclusion, puis la résumer en conclusion.