7.3. La rareté

L'analyse des modalités d'exercice du discours, dans les revues scientifiques de même que dans les médias, fait que le procédé doit déboucher sur la raréfaction du discours. En effet, «l'analyse s'attache aux systèmes d'enveloppement du discours, elle essaie de repérer, de cerner ces principes d'ordonnancement, d'exclusion, de rareté du discours» (Foucault, 1971, op. cit. p. 71). Comme nous l'avons vu avec Michel Foucault au chapitre IV, tout discours, toute discipline discursive est un mécanisme de raréfaction. Ainsi, le discours médical fait l'objet d'un encadrement très strict. C'est le Collège des médecins qui valide tel enseignement et qui confirme que telle ou telle pratique est ou n'est pas de la médecine. Le système émettra une certification, un diplôme de médecin spécialiste en psychiatrie. De même, tout un chacun ne peut pas se dire psychologue, sous peine de poursuites judiciaires. On ne peut parler en détail et en connaisseur d'un sujet que si on a été formé par les professionnels de la profession, laquelle se dit de tel ou tel discours : médical, juridique, théologique, etc. Il faut avoir un titre reconnu par l'institution, dans un champ, soit un discours spécifique.

La rareté génère le prestige. Une parole qui n'est pas filtrée par un ordre du discours n'a ni valeur ni prestige, parce qu'elle n'est pas rare. C'est pourtant cette parole qui nous intéresse. À l'émission Folie Douce, sur laquelle nous reviendrons au chapitre suivant, nous nous servons de la communication pour faire de la prévention en santé mentale. Cela correspond à notre chapitre sur l'interaction qui fait que le problème est un problème de communication. On se demande ce que cela donne aux intervenants en santé mentale de s'intéresser aux pratiques de la communication et, inversement, ce que cela donne à ceux qui font de la communication que d'étudier le thème des maladies mentales. Ce dernier est typiquement dramatique, parce qu'il se structure autour du double langage paradoxal et donc spectaculaire.

Les domaines d'intervention, diplomatique et thérapeutique, par exemple, se rejoignent parce qu'ils sont des enjeux de polémologie, parce qu'ils sont des problèmes d'organisation et d'exercice du pouvoir, de désorganisation et de non-exercice du pouvoir. Une certaine multi-disciplinarité s'impose, qui aborde la question également sous un aspect économique. Cette dimension est appréhendée sous l'analyse qui s'attarde à expliquer la rareté. En effet, la théorie générale des transferts d'être girardienne, développée un peu plus loin, explique la rareté comme un problème d'orgueil. Il importe de saisir la nature acquisitive du mimétisme. Comme le disait Michel Blais au chapitre précédent, l'homme a besoin de sentir la menace d'un autre et de l'imiter pour s'approprier ce qu'il veut. Un exemple simple peut nous y aider : considérons 10 enfants et 12 jouets. Malgré l'abondance de ces derniers, une éducatrice en garderie sait que la dispute éclatera malgré tout à un moment ou à un autre. Le problème, et la solution puisque c'est ainsi que nous apprenons, vient du fait que ce que l'un désire, c'est ce que l'autre désire. Pour obtenir ce qu'il a, on adopte un comportement similaire parce qu'il semble qu'il ait donné des résultats. Apprendre, c'est imiter.

La réclusion est le mouvement par lequel la persécution sociofamiliale du reclus (exclusion) est compensée par la politique gouvernementale de réintégration (inclusion) en vue d'équilibrer les flux d'orgueil, de prestige et de violence correspondant à un espace-temps donné (la synchronie). Nous dirons de ce mouvement qu'il est sacrificiel parce qu'il permet à la collectivité de se donner bonne conscience, de s'auto purifier et de reconduire les codes culturels de différentiation.

Si Érasme écrivait, il y a 500 ans, que la folie a mauvaise réputation même chez les fous, c'est parce qu'elle n'a pas de valeur négociable sur le marché de l'orgueil. Notre expérience sur le terrain nous a appris qu'il faut beaucoup de temps, plusieurs années souvent, pour que quelqu'un accepte moralement d'être associé toute sa vie au milieu de la psychiatrie. À l'égard de la maladie mentale, la société entretient des attitudes discriminatoires reposant sur une appréhension superstitieuse. C'est le cas, malgré eux, même chez certains modernes. Or, le malade mental est socialisé aux mêmes normes et valeurs que le reste de la société. Il est lui aussi le produit d'un substrat sociofamilial qui génère et entretient des préjugés tenaces. De sorte que même et surtout chez ceux qui en souffrent, la folie (la réclusion) a mauvaise réputation. Pour un «nouveau» schizophrène de 25 ans par exemple, s'y résigner et l'être tous les jours implique qu'il sache ce que cela veut dire que de vivre seul, de chasteté, de pauvreté et d'obéissance. Pour nous, le reclus est un moine qui s'ignore, cloîtré dans un monastère sans mur.

Les thèmes de la psychose, souvent religieux, sont «la projection symbolique des données inconscientes» (Ey, 1989, op. cit., p. 502). D'où l'importance de comprendre comment opère un symbole, ce que nous tentons de faire au chapitre VIII, d'où l'importance quantitative et qualitative des références à la spiritualité (Charron, 1998) dans les témoignages, que nous analyserons au chapitre IX.

Notre approche est existentialiste. Elle ne croit pas que la maladie mentale soit une essence saisissable en dehors d'une relation. Par rapport à la théorie médicale, il s'agit d'une remise en question radicale. Ce radicalisme est cependant constructif puisqu'il nous a permis de repenser la dyskinésie tardive.

Avec Susko et d'autres, nous verrons que le contenu des entretiens thérapeutiques est souvent à connotation spirituelle et que le modèle médical n'arrive pas à y répondre. L'essentialisme du DSM et de ses dérivés font du contenu religieux des témoignages le symptôme d'une maladie. La thèse de la réclusion définit plutôt la maladie mentale en tant que problème d'orgueil, et non en termes de maladie. Il y a l'axe du clivage exocentrement-égocentrement et il y a l'axe du clivage manie-dépression, graduant surplus et manque d'orgueil.

Nous ne sommes pas surpris de voir Érasme juxtaposer le thème de la folie à celui de l'humour. Érasme traite également de la Bible et de grands mystiques, comme saint Benoît qui buvait de l'huile. Il était tellement absorbé qu'il croyait boire du vin. L'érudit de Rotterdam y mentionne que la seule présence de la folie, du ridicule, suffit à intriguer et à amuser. Pour rendre hommage à la complexité et à l'utilité de la folie, il convient de ne pas le faire de manière déductive. L'allusion d'Érasme au sophiste nous apparaît comme une référence sarcastique à la déduction sérieuse. À l'instar d'Érasme, notre démarche se veut effectivement davantage inductive que déductive parce que nous voulons découvrir quelque chose. Ce quelque chose est nouveau parce qu'il n'a jamais été recherché. Comme nous le verrons en conclusion, la façon de la présenter fera même place à la fiction. En définitive, le salut est dans la fiction, comme le suggère Foucault lorsqu'il s'intéresse à l'art. Nous y reviendrons.

«En effet, est-il rien de plus naturel que de voir la Folie exalter son propre mérite et chanter elle-même ses louanges?» nous demande Érasme au quatrième paragraphe de l'Éloge de la folie. Or, s'exprimant au nom de la folie, Érasme ne constate-t-il pas la difficulté ou même l'impossibilité pour celle-ci de le faire elle-même? Loin d'être résolue, la question demeure entière comme le démontre le fait que des chercheurs contemporains la placent au cœur de leurs travaux.

La «folie», au sens contemporain du terme, peut-elle parler en son propre nom? La parole du «malade mentale», exprimée sous la forme du récit de ses délires, peut-elle avoir statut de discours? Est-il possible «de rendre la parole à la folie, d'écrire son histoire dans son propre langage?» Ce projet de Michel Foucault «de rendre la parole à la folie, d'écrire son histoire dans son propre langage», Derrida, dans son Cogito et Histoire de la folie, L'écriture de la différence, (Paris, Seuil, 1967) le «croit impossible» (Olivier, 1995, p. 72). Notre thèse s'évertue à rendre possible ce projet, sinon à le réaliser. Nous verrons, en conclusion, que la réalisation d'un projet qui passe par les nouvelles technologies de l'information et des communications (TIC) peut mettre à contribution l'originalité de la pensée diachronique, laquelle, ainsi mise à profit, peut devenir une rareté recherchée.