6.3. L'autre côté
«Nous, on connaît l'autre côté de la clôture», de dire un participant. En matière de connaissance de soi, de complexité du vécu, et de conscience du rejet fondé sur les préjugés, le médecin n'est pas un spécialiste. Sa science s'arrête à ce qui est médical.
La théorie et la politique éditoriale du journal ne sont pas des chiens de garde qui vont imposer aux chroniqueurs d'écrire de telle ou telle façon. Si on jette un regard en arrière, on s'aperçoit qu'il y en avait une position, laquelle voulait que le journal ressemble le plus possible à ses chroniqueurs. Cette position a toujours été là, même si non édictée officiellement. Le journal n'est ni pro, ni antipsychiatrie, selon un des chroniqueurs. Si nous n'étions seulement qu'antipsychiatriques, nous serions tout autant dans la psychiatrie, puisque nous nous situerions en fonction d'elle. L'idée de l'Association des chroniqueurs et amis du Ruisseau (ACAR) est de devenir un acteur social. Cette démarche s'inscrit dans une mouvance plus générale. Plusieurs organismes se considérant comme communautaires s'y inscrivent.
«Que va-t-on faire de tout ça?», se demande l'une.
Notre regroupement vise la prise de parole, ce qui va dans la mouvance théorique voulant que les malades soient les mieux placés pour déterminer leurs besoins. Notre théorie prédit que la prise d'outils de communication est une prise d'autonomie (Wexler, 1998). Le problème, c'est que le droit de parole n'existe pas, ou de manière insuffisante. Cette position est affirmée à travers l'application de la politique éditoriale. Si nous retenons un papier, c'est parce qu'il s'insère dans une démarche d'ensemble qu'on souhaite élargir. Par exemple, prenons le témoignage en préparation de Michel Blais où il évoque sa querelle avec les béhavioristes. On demande ensuite à Denis Caron d'expliquer ce qu'est le béhaviorisme. Ainsi du témoignage est issu le fil conducteur autour duquel se structurent les informations publiées en complémentarité dans nos pages. Le témoignage ainsi positionné est valorisé du fait qu'il devient le fer de lance de l'ensemble de la démarche d'enquête et d'information. Il s'agit de la mise à profit d'une situation certes difficile, mais qui prend une tournure positive.
Selon une autre perspective théorique, certains pourraient poser un constat inverse, à savoir que les lieux ne manquent pas où les malades peuvent s'exprimer et être écoutés. Cependant, qu'il s'agisse d'écoute téléphonique ou de rencontre en face-à-face, ces entretiens sont confidentiels. Pour notre part, l'action que notre analyse nous mène à entreprendre consiste à mettre le témoignage en valeur en le faisant sortir de la thérapie. Il s'agit de valoriser la souffrance qu'il peut contenir en en faisant une connaissance inédite ailleurs. À cette fin, le témoignage doit être signé, parce qu'il ne faut pas avoir honte de souffrir.
Une participante s'inquiète : «On va pas finir par avoir la pensée marxiste-léniniste?» dit-elle.
La façon dont la recherche a été présentée a peut-être suggéré des changements nombreux et importants. En fait, il s'agit de télescoper certaines parties du journal pour rapport à d'autres. Par exemple, le dossier existait déjà mais il méritait d'être davantage mis en évidence, de même que les témoignages. Il s'agit d'un nouvel équilibre des parties, lesquelles étaient déjà là. Mais le plus important, c'est que nous croyons que les chroniqueurs peuvent eux-mêmes rédiger leurs articles à l'ordinateur et les programmer pour se retrouver sur Internet. Tablant sur le potentiel plutôt que sur les limites, nous nous démarquons de la pensée dominante.
Un participant exprime son doute : «Sauf que ce que va nous dire la psychiatrie du point de vue psychiatrique, c'est que : en veux-tu des théories, en voilà! Pourquoi la tienne plus qu'une autre? A-t-on besoin d'une théorie, premièrement?» «J'embarque pas si on est obligé d'embarquer dans une théorie, ajoute une autre.»
Dans un cours de méthode, on dit que pour mener une recherche, on doit développer le cadre théorique. De celui-ci, on définit les concepts découlant d'une problématique, et les hypothèses que l'on vérifie de telle ou telle façon, en étudiant telle ou telle variation de tel ou tel indicateur. Telle est la succession traditionnelle des étapes d'une recherche. On n'a pas à adhérer à une théorie, mais à apprécier la cohérence interne au corpus. Cette cohérence guide la recherche documentaire et permet au chroniqueur de planifier les étapes. Cette méthode va simplement déboucher sur une façon de structurer les cueillettes documentaires afin qu'elles soient complémentaires les unes par rapport aux autres. De toute façon, dans n'importe quelle recherche, il y a une théorie, du moins un a priori théorique.
Un participant résume ainsi : «Finalement, la théorie sert à savoir comment poser les questions pourquoi, qui, comment, quels résultats ça donne, puis qu'est-ce qui pourrait être changé». C'est le système de classification qui permet la gestion d'une documentation en vue de son utilisation. Une masse de documents laissée dans une chambre, si elle n'est pas classée, ne pourra servir.
Un participant pose la question cruciale; «Est-ce que ça va avoir une incidence sur notre santé mentale? En état de crise... quand ça va pas, que tu es perturbé, quand tu n'es plus capable de disséquer la rationalisation des choses... [...] les gens peuvent dire : Écoute, tes problèmes, garde-les pour toi ».
Il s'agit, après plus que pendant les crises, de saisir certaines relations. Il y a de bonnes chances pour qu'effectivement il y ait des recoupements. En s'apercevant qu'une autre personne vit les choses un peu de la même façon, tandis que tel auteur va dans le même sens, on réalise que le délire est en fait une analyse. Il s'agit d'une authentique connaissance à partir du moment où, collectivement, on s'aperçoit qu'il y a quelque leçon à en tirer. Dès lors, ce n'est plus seulement que pure fabulation, bien que cette analyse puisse prendre l'aspect d'un témoignage bouleversant. En phase de psychose typique le discours semble désordonné, mais une fois ses thèmes répertoriés et analysés, on s'aperçoit que ce qui s'y trouve est plus logique qu'on pense, bien que la critique du système puisse s'y faire très âprement, soit lorsque le sentiment d'être persécuté entraîne une certaine urgence panique.
«Il y a une logique là-dedans, il s'agit d'un système
en soi et c'est peut-être pour ça que c'est tellement douloureux;
on est dedans et on n'arrive pas à en sortir», de confirmer un
participant. Un autre abonde dans le même sens : «Dans la maladie,
il y a le système qui est intégré aussi. Il y a un système
et il y a d'intégré tout un vocabulaire, une façon de penser
la maladie.»
Il s'agit donc de faire ressortir que ces expériences individuelles ont
un dénominateur commun, qui en fait un enjeu social. Le regroupement
vise la prise de conscience qu'il ne s'agit pas que d'un problème d'individu
mais également d'un problème concernant toute la société.
Ensuite, peut-être que la société pourra adapter ses façons
d'accueillir les gens en situation de crise. Il s'agit de ne pas considérer
la personne comme délirante ou comme ayant perdu la raison, mais comme
quelqu'un qu'on doit respecter en tant que porteur de connaissance et de dignité.
Certes, à ce moment, cette personne n'arrive probablement pas à
coucher sur papier cette connaissance.
L'utilité de la démarche se situe avant ou après la crise, et elle consiste à faire qu'on se sente mieux par rapport à notre propre vécu. Elle revalorise ce discours en postulant que celui-ci vaut la peine de faire l'objet d'un approfondissement ou d'une analyse de contenu. Il ne s'agit donc pas de banaliser le vécu psychiatrique pour n'y voir que du positif.
«Ce qui est plaisant là-dedans, c'est que ce que l'on fait présentement autour de la table, si on est capable de le reproduire dans le journal, ça va rehausser la cohésion interne du journal», de conclure un participant. Son collègue l'appuie; «On est capable d'organiser nos idées. C'est ce qui peut être mis en relief, étant donné qu'ils sont nombreux dans la société à penser qu'on n'est pas capable de faire tout ça».
La mobilisation proposée est intellectuelle, puisqu'il s'agit d'exercer le rôle d'acteur sur le théâtre de la connaissance. Forts de notre propre questionnement, nous complétons la somme des sciences. «Nous avons l'expérience subjective de la maladie», dit Michel Blais. Le regroupement vise à rendre objective cette connaissance, qui autrement n'est que du vent dans les branches de l'arbre de la science.
Pour finir l'échange, nous avons forgé une définition de la théorie générale des transferts d'être empruntée à René Girard. Ayant déjà entendu parler de René Girard en prison, un participant a déclamé une définition de la mimésis d'appropriation que nous développons au chapitre suivant :
«L'homme est un être de désir, mais un désir d'une nature particulière qui a besoin, pour s'éprouver comme tel de ressentir la menace d'un autre contre lui, d'où la tendance à se fondre dans l'autre, à l'imiter pour s'approprier ce qu'il veut».
Dans la section suivante, nous revenons sur le dossier Ethnie et santé
mentale qui a été mentionné plus haut. La rédaction
des dossiers du Ruisseau est un exercice collectif assez difficile. L'objectif,
pour les participants, est de pouvoir se situer par rapport à un groupe
et d'être forcé, en quelque sorte, de ne pas écrire à
la première personne du singulier. Le dossier est l'occasion de revenir
sur la notion de syndrome culturellement conditionné. Appliqué
aux différences culturelles, il peut également l'être aux
clivages socio-économiques qui séparent souvent le médecin
du patient, de la patiente (Cellard, 1993).