6.2. Mettre le problème à jour

«Il s'agit de mettre le problème à jour», demande un autre participant.

Dans certaines sciences, comme en physique, il est certain que le problème de la gravité ou de la vitesse de la lune par rapport à sa masse et par opposition à celle de la terre est un problème mathématiquement réglé, ce qui nous à permis d'aller sur la lune et d'en revenir. En ce qui concerne les phénomènes physiques, on peut effectivement considérer qu'une équation est complète. Mais en matière de sciences humaines, on ne peut pas approcher une telle certitude. D'ailleurs, même en physique, les théories sont dépassées à un moment donné. Einstein a vu le problème de la gravité d'une façon totalement différente de Newton, ce qui a permis de nouveaux développements technologiques. Même en ce qui concerne la matière, les façons de voir un problème peuvent évoluer. Même si on pense avoir trouvé une solution, il ne faut pas s'arrêter.

Il faut toujours remettre en question, c'est-à-dire que si on a trouvé une solution, il y a déjà un autre problème qui doit se poser. On ne regarde pas les relations parents-enfants de la même façon, que l'on ait 15 ans ou 40 ans. Autre exemple : le psychiatre, lorsque tu arrives dans son bureau, c'est son jeu que tu joues. C'est lui qui dit quel est le problème, avec son langage, parfois hermétique et impressionnant.

Le problème est donc au moins aussi important que la solution. Il importe de toujours le reposer en de nouveaux termes qui suggèrent déjà une nouvelle façon de solutionner le problème. C'est pourquoi un regroupement, comme celui des participants, a avantage à situer stratégiquement son action au niveau de la définition des problèmes, afin de gagner en influence et en autorité. Ce moyen d'accéder à la connaissance permet également d'insuffler cette connaissance au milieu afin de trouver des solutions aux problèmes posés par la clientèle, dans ses termes. Nous disions que n'importe quel questionnement est orienté, que tout est à remettre en question, toujours, même si c'est parfois déconcertant. Si nous pouvions analyser les événements, on en sera moins dépendant (Goupil, 1994).

Le fait de poser un problème exige un effort de concentration, de classification qui permet de structurer la pensée. D'où l'idée d'intégrer, comme nous le faisons en ce moment, ce travail de réflexion à nos activités. Nous parions que les gens, à l'aide de ces outils méthodologiques, conceptuels et théoriques, comprendront mieux le système et pourront plus facilement y faire face.
Cette façon de voir les choses permet de rester sur le qui-vive au plan intellectuel et mental, bien qu'elle puisse générer une certaine inquiétude. En outre, cette mobilité de la pensée devrait favoriser l'autonomie de l'individu, au niveau idéologique, parce qu'en ce qui concerne le choix des termes, on comprend qu'on est pas obligé d'adhérer inconditionnellement à ceux que le système propose. L'autonomie intellectuelle ne débouche probablement pas, à court terme, sur une intégration socio-économique pour l'individu qui l'acquiert. Il n'y a pas de bouleversement soudain, mais plus on comprend, plus on est autonome, c'est-à-dire que meilleure sera la mentalisation (nous reviendrons au chapitre X sur la mentalisation, la symbolisation et la narration-scénarisation).

Si on pose un problème avec tels ou tels termes, de telle ou telle façon, c'est qu'on a le réflexe psychologique ou mental de voir les événements dans une perspective bien précise, que l'on peut nommer. D'y réfléchir permet de prendre conscience de nos propres positions, pour ensuite mieux les défendre et les promouvoir.

Les préjugés envers les malades mentaux découlent du fait qu'au niveau de l'organisation de la pensée, celui qui arrive avec son dossier psychiatrique est hors de la solution par rapport à ceux qui posent le problème de manière médicale ; ce que pense le patient n'a pas de valeur en termes de connaissance. C'est cette situation qu'on peut contribuer à renverser en s'associant et en produisant de la littérature qui va poser les problèmes sous une autre perspective pour élaborer de nouvelles représentations sociales de la problématique. Il s'agit de développer un forum afin de poser les problèmes d'autres façons.

Michel : «Si on y va de façon pratique et rapidement, le problème du dossier Ethnie par exemple (sur lequel nous revenons plus loin), la façon dont on l'a formulé, quel était le problème?»

Le rôle de l'idéologue ou du politicologue, consiste à encadrer la mobilisation. L'association redéfinit les problèmes afin de leur trouver des solutions collectives. La recherche cernera des constats de base. Dans le dossier «Ethnie et santé mentale», nous insistions pour dire que tout diagnostic est un geste culturellement conditionné. Plusieurs auteurs parlent du diagnostic comme d'un geste sexuellement conditionné qui ne favorise pas l'expression féminine (Thiffault, 1994). On se demandait en quoi cela peut nous aider d'étudier cette question, même si on ne fait pas partie d'une ethnie. C'est que cette étude permet de voir que nous aussi, dans notre propre culture, le diagnostic est culturellement conditionné. De nombreux autres écrits font ressortir le caractère relatif des classifications offertes par le DSM (Kirk et Kutchins, 1994, op. cit., pour ne prendre qu'un exemple).
Par ailleurs, un chercheur qui s'implique dans une question sociale doit délimiter sa curiosité de celle de ses clients. Certes, il peut devancer le mouvement du groupe à ce niveau. Mais affirmer que dans le groupe prévaut un climat de démocratie pure serait une erreur. Quiconque a assisté à des délibérations de conseil d'administration, fût-il constitué majoritairement de la clientèle, sait que des influences sont exercées qui ne sont pas notées dans les procès-verbaux.

Il s'agit de prendre le problème de la santé mentale de façon très large, de sorte que même ceux qui ne sont pas concernés par cette question en fassent partie et s'y sentent plus directement reliés. Si tout est relatif, ce principe ne s'applique pas seulement à la relation avec un thérapeute. La relation d'un thérapeute à l'autre est, elle aussi, culturellement conditionnée. Ce relativisme que nous nous employons à dégager peut intéresser d'autres personnes parce que cela force l'esprit à toujours jongler, à se remettre en question, à rester alerte.

«Donc, l'intérêt pour le groupe, c'est de savoir où est-ce qu'on est rendu pour qu'on parle tous de la même affaire, pour que l'on parte tous du même point», résume l'un.

Tentons maintenant de faire ressortir le côté utilitaire de la théorie. La théorie, pour certains, est synonyme d'abstraction ou de verbiage inutile et vaporeux. Pourtant, une bonne méthode aide à structurer une démarche et facilite l'enchaînement des idées. Une théorie, dans le fond, c'est très utile. Comment peut-on l'utiliser, qu'est-ce que ça nous donne collectivement?

Plus haut, nous disions que la problématique, comme le mot l'indique, se rapporte au problème. Nécessairement, un questionnement est orienté. Une curiosité peut évoluer chez un individu d'un jour à l'autre, d'une période de vie à une autre. Tout questionnement est par nature évolutif, d'où la pertinence de toujours reposer un problème, fût-il d'une autre période historique. Il y a toujours lieu de revenir sur un problème, afin de l'étudier à la lumière de la curiosité du moment. La façon dont on aborde un enjeu repose sur une conception a priori de formuler, de percevoir les obstacles. Cette conception a priori sous-tend la formulation du problème, mais elle sous-tend également la recherche de solutions. Elle contient donc certains éléments de résolution parce que les solutions doivent répondre aux critères de la conception concernant ce qui est ou n'est pas une solution.

Michel Blais intervient : «La façon de poser le problème implique déjà la solution.»

Identifier le problème contient le germe de la solution, mais il n'y a jamais vraiment de solution au problème, elle doit toujours être remise en question. Un chercheur qui a trouvé des solutions a terminé sa carrière parce qu'un chercheur trouve d'abord et avant tout des problèmes. Le regroupement d'individus autour d'un même problème ayant pour but de renouveler l'actualité leur permettra de développer un certain contrôle sur la façon dont on imagine un problème et les solutions. Ceux qui seront directement ou indirectement «contaminés» par cette façon de voir les choses, risqueront d'épouser, avec le temps, cette façon de voir les problèmes.

D'une part, dans les travaux individuels des uns, la méthode devrait faciliter l'enchaînement des étapes. Si l'on confie à quelqu'un l'assignation de fouiller un sujet, on peut lui demander un plan : quelles sont les étapes de la réflexion? quel est le problème? où sont les sources documentaires? que disent ces sources? quoi conclure de l'état de cette réflexion? etc.

La théorie, quant à elle, est l'orientation générale de la curiosité. Dans une journée, on peut se poser différentes questions. Cependant, toutes ces questions, bien que semblant parfois être sans rapport les unes avec les autres, ont en commun la curiosité de base. Chaque individu a sa curiosité propre selon son expérience, selon ses connaissances. Un sujet n'intéressera pas une personne de la même façon qu'une autre. Ce réflexe de voir les événements sous tel ou tel angle dépend d'un schème incrusté en soi. Il s'agit d'un schéma, d'un profil psychologique ou de connaissance. Cette structure de base permet l'emboîtement des idées les unes par rapport aux autres. La théorie, c'est le cadre général qui permet d'intégrer les petites parties dans les moyennes, et les moyennes parties dans les grandes.

Dans un premier temps on analyse la situation. Ensuite, on se distribue les tâches, tenant compte de ce que l'on a perçu de ce qu'était le problème. La démarche de terrain et la cueillette de données sont directement tributaires de notre façon de concevoir le problème. «Un des grands intérêts du groupe d'entraide est que ses membres peuvent s'attaquer à un problème à la fois, qu'ils en analysent les antécédents et les conséquences et essaient des solutions» (Romeder, 1989, op. cit., p. 87).

La position éditoriale du Ruisseau consistait, notamment, à faire une grande place aux témoignages. Au fil des années de parution du journal, cette direction a été maintenue. Aujourd'hui, on peut donc, à la lumière de critères posés sur papier, constater qu'il y a toujours eu un fil conducteur, même s'il n'était pas explicite. S'il était convenu de ne parler ni de politique ni de religion, une certaine idéologie a pourtant prévalu, soit faire des témoignages le fer de lance du journal. La participation au journal devait favoriser l'insertion de la clientèle. Il ne s'agissait donc pas de critiquer le système, mais de comprendre le système pour mieux s'y adapter. De plus, étant donné l'état psychologique propice au développement de pensées paranoïdes, l'intervention auprès des participants excluait l'encouragement à la révolte, même si de nombreuses situations sont scandaleuses. Lorsqu'on parle de la maladie mentale dans les journaux, c'est en première page, soit en étroite association avec un événement sensationnel. Sur ce, l'un des participants rappelle que, pour lui, le Ruisseau veut «informer les gens, démystifier la chose, établir des liens d'appartenance.»

L'usage des termes «politique» et «idéologie» est perçu comme provocateur en soi. Nous avons d'ailleurs vu que considérer les témoignages comme les plus précieuses sources d'information sur la maladie mentale constitue une prise de position dans un débat qui soulève parfois de vives passions. Répondre aux besoins de la clientèle, tels que la clientèle les perçoit, voilà qui est une forme de militantisme, simplement parce que les membres d'un groupe d'entraide «ont souvent des activités orientées vers les changements sociaux» (Romeder, 1989, op. cit., p. 34).

Bien des chercheurs ou spécialistes, dans le cadre des consultations tenues par la Régie régionale par exemple, vont déclarer que cette clientèle a besoin de ci, de ça. Parfois on va aller poser des questions dans le cadre d'entrevues individuelles ou de groupe, mais ce n'est souvent que pour valider des conclusions déjà tirées. Mais quand le journal devient l'outil, l'instrument qui appartient à ses chroniqueurs, c'est la clientèle qui devient l'interrogateur, non plus seulement l'interrogé, comme cela se fait dans les revues scientifiques ou les médias d'information. Le même participant qui est intervenu ci-haut exprime sa surprise : «J'aurais cru l'inverse, à savoir que souvent nous sommes l'objet d'étude», dit-il.

Être à la fois enquêteur et enquêté vient de l'intermittence propre à la maladie mentale. Nous occupons deux chaises en même temps, ce qui n'est pas simple à discerner, mais cette perspective correspond à notre analyse qui veut que personne ne vit une humeur constante 365 jours par année (Sigman, 1998). Il y a des jours où on va mieux, il y a des jours où on va moins bien. Il faut être là et comprendre ce phénomène d'alternance, d'intermittence. Ce n'est jamais tout l'un ou tout l'autre. C'est vrai pour tout le monde dans la société, mais pour les personnes [qui ne sont pas] en santé mentale les écarts sont plus grands, ils sont plus vifs, de confirmer un participant. Dans la même minute, on peut retrouver plus d'une humeur plus ou moins opposées.

L'un des problèmes de la théorie médicale de la maladie mentale est qu'en accolant une étiquette sur un individu, on prend pour acquis que celui-ci vit ainsi à longueur d'année, ce qui est faux. Une journée le retrait va être plus ou moins volontaire, une autre le retrait sera carrément involontaire. C'est cette alternance que souhaite servir notre recherche. Il faut être prêt en tout temps pour saisir les moments qui permettent les transferts de connaissance. D'où l'importance, par exemple, de rendre physiquement possible l'exercice du droit de vote, même pour les personnes qui ne s'intéressent jamais à la politique ou qui n'en comprennent pas véritablement les enjeux. La même logique doit conditionner l'accès aux ordinateurs dans le cadre du programme du journal. L'empowerment doit comprendre des apprentissages techniques utilisables ailleurs.

Lalonde décrit ainsi l'ambivalence qui nous intéresse et qu'il ne faut pas confondre avec les hésitations d'un individu réfléchissant normalement devant un choix difficile. «Il s'agit plutôt de la coexistence ou la simultanéité d'émotions opposées : «Ma mère, je l'aime; c'est la personne la plus précieuse pour moi. Non, en fait, je veux la tuer» (Lalonde et al. 198, op. cit., p. 270). Ce type d'ambivalence peut se manifester fréquemment puisqu'elle correspond en quelque sorte à une incapacité de déterminer une préférence. «Le patient apparaît alors apragmatique ou perplexe devant son incapacité de choisir. Il faut distinguer ce symptôme de l'akinésie et de la sédation produite par les antipsychotiques», de poursuivre Lalonde (idem.). La sédation concerne bien sûr l'apaisement obtenu au moyen d'un sédatif, tandis que l'akinésie est une impossibilité pathologique de faire certains mouvements sans que le tonus musculaire ne soit en cause et que plusieurs auteurs associent également à la prise d'antipsychotiques. L'ambivalence est-elle intrinsèque à la maladie ou l'effet secondaire de la prise d'antipsychotiques?
Une des participantes s'interroge : «Quand j'ai commencé à travailler ici le journal était supposé être le porte-parole de la psychiatrie dans la [sous-]région est de Montréal». En fait, en première page du journal, on pouvait lire que le Ruisseau était plutôt le porte-parole de la santé mentale dans la sous-région est de Montréal. Le choix des termes est très important parce qu'il sous-tend une position, une approche théorique. Le choix des termes est stratégique. Si on pose le problème dans des termes que d'autres formulent, on adopte sans y penser, plus ou moins consciemment, leur façon de voir les choses. D'ailleurs, un autre participant dit qu'il souhaiterait «qu'on parle de santé morale autant que de santé mentale. Cela permettrait de rejoindre des gens qui n'ont pas de vécu psychiatrique mais qui ont des problèmes de santé morale.» De sorte qu'à la Une, il ne sera désormais plus fait allusion à une délimitation territoriale administrative.

Serait-il préférable de parler de détresse spirituelle plutôt que de détresse psychiatrique? Le terme «morale» pourrait remplacer «mentale». Par contre, l'usage du terme «maladie» implique toujours, qu'elle soit mentale ou morale, une vision médicale des choses. Or, cette vision médicale n'accorde pas de valeur à l'opinion médicale du patient. Celui qui est compétent pour parler de médecine, dans notre société, c'est celui qui est membre en bonne et due forme du Collège des médecins.

Toute respectable que soit la théorie de ces spécialistes, de ces professionnels, ils ne sont pas seuls à avoir part à l'expression, acquiesce un participant. Ce que nous faisons n'invalide pas les autres points de vue mais ajoute un son de cloche dans le concert des connaissances. Et c'est pourquoi il y a plusieurs types de chroniques dans notre journal.

Michel Blais: «Si je parle de difficulté émotionnelle je ne parle pas de difficultés mentales, j'ai peut-être un discours plus religieux, sauf que c'est un coup d'épée dans l'eau […]. Faudrait qu'on nous reconnaisse de l'autorité, une expertise qui soit valide!»

Si quelqu'un prend seul une pancarte, il ne fera pas beaucoup changer les choses. Ses problèmes à lui ne sont pas des problèmes sociaux. Ce sont des problèmes d'ordre privé. Mais en se regroupant, on prend conscience que plusieurs partagent le même problème, lequel devient un enjeu social. La mobilisation sociopolitique oblige l'État et la société à prendre leur responsabilité. L'action d'un seul individu, c'est un coup d'épée dans l'eau. Toutefois, la mobilisation ici proposée ne consiste pas à aller manifester sur la colline parlementaire, elle vise l'appropriation de techniques de connaissances. La cohérence de l'action et du questionnement qui se dégagera de nos travaux fera notre réputation et peut-être notre autorité. Les lecteurs jugeront.

Pour nous, la personne qui est aux prises avec un problème de maladie mentale en sait plus que le psychiatre. Cette connaissance qui vient du vécu mérite un meilleur statut. C'est pourquoi nos discussions visent à faire en sorte que ce ne soit pas seulement aux questions des spécialistes que l'on réponde mais aussi à celles de nos participants regroupés.

Comme on l'a dit, le choix des termes est très important. Une théorie détermine le choix et l'emploi des termes. Si l'on parle de la politique de «maladie» mentale, on fait référence à la rhétorique de la médecine. Si l'on ne considère que l'aspect médical, évidemment qu'on recourra à l'expertise du médecin-psychiatre. Or, la «maladie» mentale n'est pas observable sous un microscope, comme le virus de la mononucléose par exemple. Il s'agit d'un fait également social. Nous ne nous prononçons pas en matière de médecine. Nous nous intéressons aux répercussions psychosociales de la pérennité des préjugés.