6.1. La problématique
Qu'est-ce qu'une problématique? À qui, à quoi sert-elle? Le fait de définir une problématique permet de maîtriser un champ de connaissance. L'expérience pourra ainsi déboucher sur une autre façon de voir le problème de la maladie mentale. Élaborer une problématique, c'est répondre à la question suivante : Y a-t-il un problème, quel est le problème, sous quel angle peut-on le voir, par quel biais théorique?
Il y a en effet plusieurs façons de voir le problème, il y a plusieurs angles théoriques possibles. Il s'agit d'en identifier un, de travailler sur un aspect pour pouvoir éventuellement trouver des solutions, c'est-à-dire des modalités d'applications en termes de service social. Il est éminemment stratégique, pour un groupe d'entraide constitué en vue de faire changer certaines choses (Romeder, 1989, op. cit.), de mieux comprendre les enjeux pour les faire évoluer avantageusement.
Le mot problématique fait évidemment référence au mot problème. Dans toute démarche structurée on commence par se poser la question : «Quel est le problème?» Or un problème n'est jamais définitivement posé. Ce qui était un problème il y a cinquante ans, et la façon dont on a défini le problème, bien qu'on puisse penser qu'il soit déjà surmonté, est toujours à repenser. On pourrait prendre pour acquis que tout a été dit sur Louis IX, dit saint Louis, parce qu'il est d'un passé pour nous lointain, mais un sujet historique demeure inépuisable. Parce qu'il est vieux de cinq ou six cents ans, on pourrait penser qu'il n'y a plus rien à dire sur tel ou tel enjeu. Toutefois, toute curiosité évolue. Elle est toujours orientée, motivée en fonction des besoins du jour. Pourquoi? Parce que nos préoccupations se transforment, qu'elles soient individuelles ou collectives. Ainsi, à la lumière de ce que nous connaissons aujourd'hui de la maladie mentale, on pourrait se demander si Louis IX, grand mystique qui pleurait beaucoup (LeGoff, 1996, op. cit.), n'était pas sujet à la dépression.
Pour nous, simples mortels, on n'inscrit sur la pierre tombale que l'année de la naissance et celle de la mort. En tant que roi, Louis IX a une troisième année de gravée, soit celle de son sacre en tant que roi de France. Parce qu'il devint saint, une quatrième année est retenue, soit celle de sa canonisation. Son temps comporte une synchronie peu commune, scandée en 4 plutôt qu'en 2 grands moments. Quant à elle, sa diachronie consistait à calquer sa souffrance sur celle du Christ. À l'époque, c'était par rapport à de telles figures qu'on faisait l'histoire d'un roi ou d'un saint. Il vivait certes dans un monde fortement imprégné de symbolisme. Mystique, Louis IX semblait très à son aise dans cette diachronie où le temps est eschatologique et où les journées sont divisées non pas en heures mais en prières.
En effet, il y aura toujours un regard nouveau à poser sur une question même si elle est très ancienne. Si le regard est nouveau, c'est parce qu'il voit le problème sous un angle qui n'a pas été vu auparavant. De sorte que, pour ne prendre qu'un exemple, avec les connaissances et les techniques médicales contemporaines on a pu se demander et confirmer que Napoléon avait été empoisonné au cyanure.
«S'il est important de trouver une solution à un problème, il est aussi important de poser le problème en des termes qui soient nettement définis. Il faut poser la bonne question», de suggérer un participant.
Un problème bien posé comprend une partie de la solution. Si une recherche fournit de nouveaux problèmes, elle complète une compréhension collective sur un sujet en découvrant qu'il s'agit d'une question qui fait problème à tel ou à tel niveau. Quand on écrit un article sur le statut de pavillonné, on se demande en quoi il y a problème avec les pavillons. Ceux-ci existent depuis 30 ans et évoluent peut-être vers un autre statut. Le ministère de la Santé et des Services sociaux contrôle cette évolution parce qu'il est celui qui définit le problème dans ses termes, ce qui induit un certain type de solution.
Selon les intérêts des uns, telle réalité ne pose
pas problème tandis que pour d'autres, il peut s'agir d'un problème
très grave. Il est donc crucial de poser le problème dans les
propres termes des principaux concernés. Un biais théorique se
dégage dès lors qu'on aborde le problème sous telle facette
plutôt qu'une autre. La curiosité est toujours orientée.
Il y aura toujours lieu de «reproblématiser», car le problème
est toujours à poser dans de nouveaux termes. Ce qui fait qu'on a parfois
l'impression de ne rien saisir, c'est que la curiosité passe continuellement
d'un terme à l'autre. C'est pourquoi un même sujet doit être
revu de temps en temps, parce que quelque chose s'est produit qui provoque un
changement du sujet lui-même.