CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE
Tout au long de la première partie, nous avons pu constater que le modèle traditionnel d'explication, soit la théorie médicale de la maladie mentale, ne suffit plus. Ce n'est pas parce que certains composés possèdent certaines propriétés que la preuve est faite que la psychose est à soigner médicalement. Nous nous sommes plutôt rendu à l'évidence qu'il ne fallait pas prendre en compte que les facteurs observables pour dresser un diagnostic. Nous avons vu que dans nombre de cas il est difficile de savoir que quelque chose ne va pas si la personne n'en parle pas.
À un niveau éthique et philosophique, nous avons vu qu'il n'est pas simple de réunir les conditions favorables à l'expression des personnes sur leur vécu. Celui-ci en est souvent un de grande souffrance et d'isolement, d'une part. Y revenir n'est pas un exercice de tout repos. D'autre part, ce qu'on raconte peut être retenu contre soi. La prononciation malencontreuse de certains mots peut encourir des conséquences assez graves. On pense ici à la mise en état d'arrestation pour avoir proféré des menaces, mais aussi au mauvais souvenir que peut laisser l'expression débridée d'une humeur maussade. On peut s'en vouloir longtemps d'avoir invectivé quelqu'un et se sentir coupable. Nous avons même vu que la culpabilité (Cousin, 1988 et Gauthier, 1992) et l'aveu jouent un rôle central dans le processus d'institutionnalisation.
Pour faciliter la désinstitutionnalisation, on a dit vouloir développer l'entraide communautaire en santé mentale (Rousseau, 1993). Justement, le groupe d'entraide vise à «aider les nouveaux membres à se sentir à l'aise de venir aux rencontres, sans sentiment de culpabilité» (Romeder, 1989, p. 21). La situation financière des organismes communautaires est toujours relativement précaire, d'une part. D'autre part, un certain formalisme s'est imposé. Pour être éligible au financement en tant qu'organisme communautaire il faut être incorporé en vertu des articles 334 et 335 de la Loi sur les services de santé et les services sociaux. Notamment, le conseil d'administration doit être composé d'une façon précise (article 334). De sorte que ce qui fait qu'un organisme communautaire est reconnu communautaire, ce n'est pas nécessairement selon la qualité de sa pratique quotidienne. D'où l'impasse, d'où l'échec de la Politique de santé mentale de 1989.
Parfois, au cinéma ou à la télévision, un aveu de culpabilité est arraché sous la menace ou l'intimidation. Il reviendra alors à l'avocat de la défense de prouver que la déposition fut signée sous contrainte. Cette démonstration sera ardue à étayer, faute de témoin. Or, un aveu obtenu de force n'a pas grande valeur. Pour que l'aveu conduise à la rédemption, il doit être public. Ce qui se dit sous le couvert de la confidentialité ou de l'anonymat est moins significatif que ce qui fait l'objet solennel d'un rituel. Pensons à la cérémonie du mariage qui doit se tenir à ciel ouvert. L'amour, sous séquestre, n'est pas de l'amour.
Bref, lorsqu'on demande à un patient de s'exprimer sur son vécu, comme la littérature l'illustre abondamment, on obtient des déclarations à teneur religieuse ou spirituelle. De même, pendant que la psychose fait rage, l'hallucination en est chargée (Prinzhorn, 1972). Or, si l'on accorde une grande autorité et beaucoup de prestige au corps médical en certaines matières relevant typiquement de la médecine, ce modèle n'est plus dominant en ce qui regarde peut-être davantage de la théologie. Un nouveau modèle s'impose, qui puisse rendre compte théoriquement de ces nouvelles connaissances. La théorie médicale de la maladie mentale ne saurait expliquer ce phénomène autrement qu'en évoquant la coïncidence. Ce n'est que du rêve selon Henri Ey. Dans le chapitre VII, nous suggérons une thèse, celle de la réclusion, susceptible d'aborder ce type de question. Dans les chapitres IX et X, nous vérifierons un certain nombre d'hypothèses découlant de la thèse de la réclusion, après avoir appris, au chapitre VIII, comment se déconstruit et se reconstruit la pensée symbolique.
Dans la première des deux grandes parties de cet exposé, nous avons laissé les savants se départager entre diverses écoles de pensée relatives à la préhension et à la compréhension du phénomène connu sous le nom de maladie mentale. Nous avons vu, pour résumer, que la politique de santé mentale est un échec parce qu'il s'agit toujours d'une politique de maladie mentale, l'interprétation de l'acting out, ce comportement jugé pathologique, n'ayant guère connu de changements profonds.
En effet, nous ne sommes toujours pas sortis du dispositif qui ne fait du contenu de la parole du sujet dit malade que le symptôme d'une désorganisation, d'une aliénation mentale. Ce contenu est souvent à teneur spirituelle, ce que nous avons pris soin de faire admettre même chez les tenants de l'organogenèse. Mais pour ces derniers, ce subjectivisme, considéré comme plus ou moins radical, n'a guère plus de valeur heuristique que le mirage d'une hallucination. De plus, même chez ceux qui cherchent à se démarquer du modèle dominant en soutenant plutôt une certaine sociogenèse de la maladie mentale, on n'arrive pas à s'en dépêtrer. Notre analyse suggère que c'est parce qu'il n'y a pas eu de véritable désinstitutionnalisation, étant donné que l'institution mère de toutes les autres, l'institution sacrificielle, ne fait que prendre d'autres formes (déconfessionnalisation), conformément d'ailleurs à son principe vital que nous allons décortiquer au chapitre VII.
Le sacrifice, dirons-nous, est sacrifice seulement si la victime est au moins partiellement consentante. Or pour qu'il y ait consentement, verbal ou écrit, il faut qu'il y ait eu aveu de culpabilité. Il faut que la victime admette qu'elle mérite ce châtiment pour que celui-ci soit réellement salutaire. Ainsi, les hérétiques se rétractant une fois sur le bûcher ne faisaient que se purifier avant la mort qui les prenait de toute façon. Plus proche de nous, nous avons vu que le refus de traitement psychiatrique de la part de quelqu'un jugé dangereux pour lui-même ou autrui peut simplement être présenté comme une preuve supplémentaire de sa désorganisation. De la maintenir contre son gré en établissement est alors doublement justifié.
De plus, l'antipsychiatrie ne fait que compléter la psychiatrie, ce qui nous a amené à traiter du discours psychiatrique/antipsychiatrique comme ne faisant qu'un. Pour paraphraser Victor Hugo, nous dirons que l'une et l'autre se renforcent plus qu'elles ne s'opposent, «par cette loi de succession et de contraste qui est le fond même de la nature et que les esprits superstitieux appellent antithèse» (Victor Hugo, Les misérables, t. IV, p. 43). L'une et l'autre se pratiquent derrière les portes closes de la confidentialité, tout comme la confession se tient dans le confessionnal. C'est-à-dire que la parole radicalement subjective n'est pas un discours. Elle est toujours médiatisée. Ainsi, lorsque Helen Corin (1998) souhaite attribuer à cette expression une valeur supérieure, elle le fait malgré tout en ne mentionnant que les initiales de leur auteur... par souci de confidentialité. Alors, ce dernier ne communique avec les lecteurs que par un tiers interposé.
Quant à nous, nous nous intéressons à ce que le «malade» pense de sa maladie lorsqu'il soumet sa perception directement au corps social sans le filtre de la thérapie. Après avoir fait porter l'analyse sur des spéculations de nature académique dans la première partie, nous voudrons l'appliquer à des documents qui, pour les raisons ci-haut évoquées, n'avaient jusqu'à présent pas réellement valeur de discours.
Comme la première partie devrait nous en avoir convaincu, il est impératif de formuler la problématique en des termes autres que médicaux. C'est ce que nous faisons au prochain chapitre, dans le cadre d'une discussion tenue entre le chercheur et le groupe expérimental. Il nous permettra de constater à quel niveau se situe la réflexion de ce groupe formé de personnes éprouvant des problèmes dits sévères et persistants de santé mentale. Il s'agit de la transcription d'un échange entre le chercheur et le groupe, échange qui souligne l'importance de problématiser et surtout de reproblématiser un enjeu avec les termes appropriés, soit avec ceux que le groupe comprend. D'après les témoignages publiés dans Le Ruisseau pendant 15 ans, nous ferons ressortir le caractère sacrificiel du suicide. Dans ce même chapitre IX, nous nous intéressons également au discours de Martin Fortier lorsqu'il s'exprime publiquement, soit lorsqu'il prend la parole dans le cadre de l'émission Folie Douce, soit lorsqu'il la prend en peignant ou en réalisant des uvres d'art.
Dans le chapitre X, nous constaterons que les prophètes bibliques, dans leur comportement et dans leur message, consacrent beaucoup de place à la maladie mentale en tant que problème d'orgueil, de honte et de scandale (la pierre d'achoppement). C'est par rapport à cette perspective que la partie sur Martin Fortier porte le nom de «livre de Martin», pour donner à ce discours un arrière-plan, une profondeur symbolique, et en apprécier ainsi la transcendance. Telle est l'opération par laquelle la parole reprend de la valeur et du sens. Cette approche, Henri Ey la pressentait radicale. Être radical, c'est l'être relativement, selon notre modèle relativiste. Nous ne nous empêcherons donc pas d'en suivre la logique jusqu'à son terme. Mais pour ce faire, il faut d'abord proposer une problématique. Dans le chapitre suivant, nous échafaudons la problématique de la problématique.