5.6. Les effets irréversibles : la DT

Gardos et al. (1987) décrivent 19 patients victimes de dyskinésie tardive dite sévère. Qu'est-ce qu'une dyskinésie tardive sévère? Des grilles existent, comme l'Abnormal Involuntary Movement Scale (AIMS), qui peuvent mesurer le niveau observable de dyskinésie. Elles ne permettent cependant pas d'apprécier si, et dans quelle mesure, la DT entraîne des complications en termes de qualité de vie (Bell, 1993).

D'autres instruments portent sur cet aspect de nature plus subjective parce que les antipsychotiques «might interfere with social functioning» (Diamond, 1985, op. cit., p. 31). Ainsi, on pourra admettre «as severe only those cases in which the abnormal movements are accompanied by subjective distress or impaired functioning» (Gardos et al., 1987, p. 895).

Une autre façon de définir un cas sévère de dyskinésie serait de considérer les problèmes de mouvements involontaires qui ne peuvent plus être masqués par les neuroleptiques-antiparkinsonniens. Il peut s'agir également, selon les auteurs, des situations où les effets sont irréversibles malgré l'arrêt des traitements aux antipsychotiques. Pourquoi définir ce qui est un cas de dyskinésie tardive «sévère»? Pour ouvrir la voie à la définition d'un cas de dyskinésie tardive qui ne soit pas sévère?

Dans le cas de monsieur «A» on a commencé à noter les signes «avant-coureurs» après six années de prise continue d'antipsychotiques. Ensuite, en l'espace d'un an, son état a progressé au point de devenir un cas très sévère (very severe) de dyskinésie tardive. Suite à ces observations, sa dose de Halopéridol a été réduite. On mentionne que cela s'est fait «without increase in movements or psychosis» (Gardos et al., op. cit., 1987). Paradoxalement, les effets secondaires extra-pyramidaux que l'on attribue aux antipsychotiques ne se révèlent souvent que lorsque la dose de ceux-ci est diminuée. Le médicament camoufle lui-même les effets pervers qu'il entraîne. Ayant constaté chez ce patient une tendance à éprouver les effets secondaires de la médication qu'on souhaite dès lors réduire, on se réjouira donc d'avoir trouvé un dosage qui fasse que A n'affiche pas une augmentation des mouvements involontaires. On croit ne bénéficier que des effets typiquement antipsychotiques des neuroleptiques dont on réduit la dose. Tout semble pour le mieux, même si monsieur A sera toujours pauvre. En effet, «he has trouble finding a paying job» (idem., p. 897).

Monsieur «B», quant à lui, est un technicien en électronique de 27 ans qui, se prenant pour Jésus-Christ (nous analysons au chapitre VIII la place des thèmes religieux dans cette expérience), a connu une première psychose à l'âge de 21 ans. Après 3 ans d'usage de neuroleptiques, on a constaté une dyskinésie s'aggravant rapidement. Celle-ci s'accompagnait d'effets secondaires sévères qui l'empêchaient de travailler, et cela malgré un arrêt total de prise de ces médicaments.

Le troisième cas est celui d'une certaine «C». Âgée de 37 ans, on dit qu'elle souffre d'hallucinations auditives depuis 14 ans, d'un complexe de persécution et de grandeur. Son cas se caractérise également par un retrait social (social withdrawal). On a voulu l'aider, sans doute, mais elle s'est avérée des plus sujettes à éprouver les effets secondaires des médicaments administrés. Ces effets furent tels qu'ils l'empêchaient de lire ou de conduire, et lui causaient un embarras social la replongeant dans son isolement. Elle en demeurait recluse dans son logement.

Les auteurs ont constaté une exacerbation des problèmes alors qu'ils s'attendaient, au contraire, à une diminution de ceux-ci avec l'expérience de la réduction des médicaments. Ils n'imputent toutefois pas la dyskinésie à la réduction, mais considèrent plutôt que celle-ci n'a fait que permettre l'expression de ces symptômes autrement cachés. Ils se demandent si de telles réductions ou interruptions de la prise de neuroleptiques pourraient favoriser «the potentially usefull purpose of causing earlier recognition and therefore earlier treatment of the severe tardive dyskinesia» (Gardos et al., 1987, op. cit., p. 900).
Le cas numéro 4, madame «D», en est un d'akathisie tardive. Cependant, encore une fois, on ne sait trop si son besoin perpétuel de mouvement est un symptôme de la maladie ou un effet secondaire du médicament : «The need to be in constant motion and the subjective distress made this syndrome indistingishable from acute drug-induced akathisia» (Gardos, et al., 1987, op. cit., p. 897). L'akathisie est un concept flou qui comporte des éléments extra-pyramidaux, «as well as mental disorder. Similarly, the concept of tardive akathisia is subject to varying definitions, including the notion that it is a varying of tardive dyskinesia and may not be a separate entity» (idem., p. 901).

Les auteurs comparent leurs résultats avec ceux d'autres recherches. Ils écrivent : «Any assumptions that patients with severe tardive diskinesia tend to come from the ranks of the most severely ill psychiatric patients are contradicted by data» (Gardos et al., 1987, op. cit., p. 899). On dit que la dyskinésie tardive touche surtout les schizophrènes parce qu'ils sont ceux qui sont plus susceptibles de devoir prendre des médicaments de manière continue. Toutefois, en ce qui concerne la dyskinésie «sévère», les auteurs constatent que le nombre de patients dépressifs ou maniaco-dépressifs dépasse celui des schizophrènes qui, dans leur échantillon, présentent des symptômes «sévères». «At this point we can only restate that, contrary to expectations, the majority of patients with severe tardive dyskinesia had a diagnosis other than schizophrenia» (idem, p. 900).

La porte est donc grande ouverte à une discussion fondamentale qui porte sur la validité de la classification diagnostique des maladies. Ainsi, la schizophrénie, la psychose schizo-affective et la psychose maniaco-dépressive (PMD) pourraient être conçues dans le cadre d'un continuum, plutôt qu'en tant qu'entités distinctes.