5.3. L'a priori médical

Plus de 90% des schizophrènes et des personnes diagnostiquées schizophrènes qui sont hospitalisées se voient prescrire des neuroleptiques. Si certains acceptent volontiers de prendre un neuroleptique lorsque sont pressentis un épisode psychotique et des hallucinations, d'autres, par contre, refusent catégoriquement de les prendre. D'ailleurs, ce refus peut être considéré comme une négation de la maladie. Ainsi ce refus peut être précisément caractéristique d'un état mental altéré. Si l'un prend un neuroleptique, c'est parce qu'il est malade, et s'il le refuse, c'est parce qu'il est malade.

Des études mentionnent le cas de patients qui prennent des neuroleptiques, non parce qu'ils en apprécient les bénéfices, mais parce que pour eux il s'agit en quelque sorte d'assurer une certaine identité. Certains craignent, paradoxalement, de ne plus être malades. C'est que, sans ce statut, ils pourraient se voir couper certains bénéfices sociaux. Par exemple, au Québec, lorsque le psychiatre établit que telle personne souffre d'un problème de santé mentale, celle-ci pourra toucher le maximum mensuel de l'aide-sociale sans devoir participer à des mesures dites d'employabilité, comme on l'a vu au premier chapitre. Ce statut connu sous le nom de soutien financier fait également que la personne est exemptée du déductible de l'assurance-médicament à payer pour sa médication.

Certes, il n'est pas rare que «patients believe that since sick people take drugs, they would no longuer be sick if they stop taking their medication» (Diamond, 1985, p. 32). Certains ne prennent pas leur médicament tel que prescrit, souhaitant pouvoir s'en passer, ce qui devient parfois un problème important pour les intervenants. Mais en prenant leur cachet, certaines personnes peuvent se proclamer victimes et invalides. «Sometimes patients stay on medication, or at least continue to come in for their prescriptions, to allow ongoing contact with the doctor or help demonstrate that they are too sick to work» (Diamond, 1985, op. cit., p. 34). D'avoir un membre de sa famille qui agit de manière incompréhensible et erratique est extrêmement difficile à accepter et à vivre. D'où la tendance pour les proches d'avoir recours aux neuroleptiques afin de cacher les symptômes de la maladie d'une part, et d'autre part pour pouvoir bénéficier de support étatique.

Il faut dire au passage que le fait de recourir à ces médicaments démontre que la schizophrénie est bel et bien un problème de neuro-pharmacologie. La situation familiale n'est donc pas en cause, ce qui soulage de tout sentiment de culpabilité ou de responsabilité chez les proches d'un schizophrène. Il n'est donc pas étonnant que l'Association des Parents et Amis du Malade Mental tienne à parler de maladie mentale plutôt que de problèmes bio-psycho-sociaux, comme on a vu au chapitre I, dans la section sur le Plan de services individualisés. Cohen et McCubbin ne s'étonnent d'ailleurs pas du fait que les associations de patients sont moins bien représentées que les lobby dans le débat concernant les politiques publiques. Le sous-financement de tels groupes les prive de leur capacité de participation au débat public, ce qui laisse tout le terrain aux autres groupes mieux organisés comme ceux des familles et des tenants de l'hégémonie du modèle médical. Les malades mentaux doivent avoir recours à autrui pour voir à la protection de leurs intérêts publics. «It is natural to think that families are best-suited for this role, but there is no reason to assume that the interests of patients and the interests of families coincide» (Cohen et McCubbin, 1990, op. cit., p. 476). Évidemment, les parents veulent le bien de leur enfant, mais lorsque l'enfant devient adulte, il se fait une idée à lui de ce qui est bon pour lui. Cette idée, les parents ne la partagent certes pas en toutes circonstances.

La National Alliance for the Mentally Ill a réussi à faire que les fonds publics consacrés à la recherche dans le domaine soient appliqués à la schizophrénie en tant que maladie du cerveau (Belivier, 1998). La croyance dans le modèle médical constitue ainsi un des présupposés idéologiques de notre époque moderne, ce qui nécessairement entraîne un certain type de réponse à la DT. Pour illustrer l'emprise de cette croyance, Cohen et McCubbin citent un certain Rose qui préconise un changement faisant en sorte que les antipsychotiques soient plus acceptables. Il prône un renforcement du modèle médical de la schizophrénie et mentionne qu'il n'y a pas de temps à perdre à en discuter. Il ne faut pas semer le doute, sinon on risque d'aggraver l'anxiété et la condition du patient!

Il peut être préjudiciable, pour certains médecins, d'informer le public et de donner raison aux patients qui se questionnent sur la pertinence du recours aux neuroleptiques. Et comme il est reconnu qu'un patient trop informé des risques et des effets secondaires d'une médication pourrait ne pas accepter cette dernière, il s'ensuit qu'un certain nombre de médecins n'informent pas adéquatement le patient, et ce de manière volontaire. Ils se disent que si le patient pouvait comprendre, il ferait de toute façon ce que le médecin lui-même pense qui doit être fait. Il s'agit donc d'un a priori idéologique qui, de l'intérieur du paradigme médical, ne sont pas propices au questionnement.

Ainsi, toujours avec Cohen et McCubbin, on comprend que «Psychotropic drugs are used less for the treatment of ailing patients than for the treatment of an ailing institution - the long-term care industry». Un patient endormi est moins difficile à surveiller, implique l'embauche de moins de personnel, en particulier la fin de semaine. Les pressions institutionnelles, la délégation de la responsabilité en termes de soins de santé aux intervenants et l'insuffisance de reconnaissance des risques de la DT portent à conclure que l'usage médical de prescriptions de neuroleptiques dans les établissements d'hébergement reflète davantage les intérêts des institutions que celui des résidents. Ainsi «the decision to use neuroleptics in a nursing home imposes a cost to the resident and a benefit to the institution» (Cohen et McCubbin, 1990, op. cit., p.481). De telles institutions n'auraient peut-être pas aussi systématiquement objection à réduire le recours aux neuroleptiques si toutes les ressources d'hébergement pouvaient engager du personnel supplémentaire pour faire face à la turbulence des patients. Tant que le modèle ne pourra être questionné, «prescription abuses will persist» (idem., p.484).