4.4. L'ordre du discours
Sous le poids de l'individualisme et du libéralisme, la psychiatrie se systématise en renforçant la notion d'individu au point de faire un malade de celui qui exerce mal son individualité. Départageant le «normal» du «pathologique», la psychiatrie naissante effectue le tri. Il s'agit d'abord et avant tout d'une mise en ordre correspondant à une nécessité économique du capitalisme qui n'a pu se maintenir «qu'au prix de l'insertion contrôlée des corps dans l'appareil de production et moyennant un ajustement des phénomènes de population aux processus économiques» (Foucault, 1976, op. cit., p. 185). Les psychiatres deviennent les spécialistes de la rationalité des actes en décidant s'ils sont raisonnables ou non, à leurs yeux et à ceux de l'ordre bourgeois dominant.
Pour Bernard De Freminville, la nécessité de réprimer violemment des comportements non désirés est, en effet, vue comme le principal motif qui a amené les psychiatres à se constituer en corporation. C'est que le psychiatre doit se protéger légalement contre d'éventuelles poursuites judiciaires découlant de l'exercice de la répression (De Freminville, 1977, op. cit.). Ainsi, le système protège ses composantes, comme nous aurons l'occasion de le voir en deuxième partie.
Quant à lui, Szasz parle de l'invention de la maladie mentale et reconstitue la succession des étapes qui ont abouti à l'enracinement de ce «mythe». La psychiatrie est-elle vraiment une science qui doit avoir sa place dans le quadrillage techno-scientifique de «l'arbre de la science»? Cette question est fondamentale parce qu'elle remet en cause ce qui est, pour plusieurs, une évidence immuable. Le fait de répondre négativement, comme nous le faisons, provoque un changement de paradigme, car la réduction conceptuelle des désordres émotifs au rang de pathologies constitue un problème plutôt qu'une solution. Dès lors que les déséquilibres comportementaux sont envisagés comme des maladies spécifiques, on ne s'intéresse plus qu'aux réalités objectives et observables. Tout comme au début de la médecine scientifique, on isole un microbe pour en comprendre les mécanismes après observation; à l'ère industrielle, on explique l'enfermement et l'isolement des personnes atteintes de tels désordres par un besoin d'isoler et d'observer. Cependant, comme Foucault le souligne, l'internement se pratiquait bien avant l'émergence de la médecine. C'est donc qu'il ne correspond pas qu'à des impératifs médicaux.
Loin d'avoir été enrayée comme la variole le fut grâce aux progrès de la médecine, la folie n'est pas disparue avec l'institution psychiatrique. Au contraire, «plus le groupe tend à s'établir comme organisation, plus il tend à exister par soi-même en marginalisant le but proprement thérapeutique du groupe» (Bleger, 1988, p. 56). L'institution est ici comprise comme l'ensemble des normes, des règles et des activités regroupées autour des valeurs et des fonctions sociales. Dans notre cas, il s'agit de la psychiatrie comme modèle idéologique dominant, d'une part, et de la psychiatrie comme entité juridique légalement constituée, d'autre part.
Ainsi, «l'institution consiste en un ensemble complexe de valeurs, de normes et d'usages partagés par un certain nombre d'individus [dont] les activités [sont] régies par des anticipations stables et réciproques entre les acteurs entrant en interaction» (Dictionnaire de la sociologie, 1989). L'interaction thérapeutique de caractère privé entretient «les anticipations stables et réciproques» qui maintiennent le malade en situation d'infériorité et d'impossibilité d'émettre un discours. C'est à la condition de dé-privatiser l'interaction thérapeutique qu'il peut y avoir amorce de désinstitutionnalisation dans le sens de mise à terme de l'exclusion sacrificielle du malade mental. Pour ce faire, il faut rendre patent son mécanisme. C'est ce à quoi servira la seconde partie. Pour l'instant, poursuivons notre autopsie de l'humanisme-positivisme.
Au Moyen Âge, le «fou» est une figure sacrée parce que, entre autre, la charité dont il bénéficie en étant logé dans les anciennes léproseries permet l'autopurification collective (Foucault, 1972, op. cit.). Plus tard, à l'âge de la technocratie, on nie toute transcendance au discours du «malade mental». On ne lui reconnaît qu'immanence, celle du danger, de la «dangerosité». De nos jours encore, le «nouveau» dispositif perpétue la domination idéologique du modèle psychiatrique. L'approche psychiatrique de la «maladie mentale», même si elle est maintenant qualifiée de «bio-psycho-sociale» ne se caractérise pas par son ouverture aux dynamiques sociales.
Le débat millénaire reste entier et, jadis comme aujourd'hui, l'opposition «entre le modèle biomédical et le modèle psychosocial ne fait que reprendre finalement le vieil antagonisme entre les notions d'organogenèse et de psychogenèse» (Collée et Quétel, 1987, op. cit., p. 118). Comme s'il voulait se hisser symboliquement au-dessus de ce clivage sémantico-philosophique, le Gouvernement parle maintenant d'intervention «bio-psycho-sociale». Toutefois, le pouvoir étant celui du contrôle de l'effusion discursive et de sa raréfaction (Foucault, L'ordre du discours), le dispositif est tout aussi psychiatrique qu'avant l'entrée en vigueur de la Politique de santé mentale. On cherche toujours à «immobiliser» le déraisonnable. On exclut toujours sa parole du cercle restreint des discours. Aujourd'hui, l'institutionnalisation se fait peut-être moins par internement psychiatrique et un peu plus par emprisonnement carcéral (judiciarisation). Il n'en demeure pas moins que le pouvoir demeure entre les mains du savoir que se veut être la psychiatrie, comme le démontre la micro-analyse interactive du tripartisme dressée plus haut. La psychiatrie a récupéré l'antipsychiatrie (Sedgwick, 1982) en «contaminant» les ressources alternatives et communautaires participantes de son systémisme bureaucratique.
«Comment a-t-il pu se faire [que la folie] soit à ce point privée de langage?» (Foucault, 1972, op. cit., p. 372). C'est que toute discipline, a fortiori la psychiatrie, dont les assises théoriques sont pour le moins fragiles (comme l'indique le fait que l'internement ait été théorisé de manière ad hoc), est d'abord et avant tout un principe d'exclusion. «La discipline est un principe de contrôle de la production du discours» (Foucault, 1971, op. cit. p. 37). Elle vise à maîtriser les pouvoirs, à conjurer les hasards d'apparition et à raréfier les sujets parlants. En tant que discipline discursive, la psychiatrie/antipsychiatrie se doit ainsi de raréfier ce qui a valeur de connaissance.
D'une part, l'analyse foucaultienne du discours ou de la discipline académique, en fait un principe d'exclusion systématique. D'autre part, avec René Girard, nous verrons que l'exclusion du bouc émissaire, que représente pour nous le malade mental suicidaire, demeure sacrificielle.
Après avoir examiné les racines et le tronc de l'arbre des sciences,
nous observerons les ramifications. Dans la clinique où se déroule
l'interaction thérapeutique, un professionnel de la santé doit
maintenant être attentif aux symptômes de la dyskinésie tardive.
Pour interpréter ces signaux, force sera-t-il de les mettre en relation
à la subjectivité de la personne en profitant de «l'apport
des conceptions de l'anthropologie qui distinguent «la maladie du médecin»
(disease) de la «maladie du patient» (illness) (Giami, 2000, p.
332).