3.4. La mise de côté

D'un côté, un droit particulier s'applique dès que l'individu est déclaré malade mental. Il perd alors son statut de citoyen à part entière. Ce n'est d'ailleurs qu'en 1988, «que la Cour reconnaît le droit de vote aux personnes internées pour cause de maladie mentale» (Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux, 1992, op. cit., p. 15). Par contre, aux élections municipales de 1998 à Montréal, des recenseurs ne prenaient pas la peine de se présenter dans des habitations connues pour être des lieux d'hébergement de personnes dites malades mentales.

D'un autre côté, les peurs et les préjugés conditionnent toujours le comportement récalcitrant de la collectivité appelée à intégrer ceux qui sont désinstitutionnalisés (Braden et Johnson, 1990). Encore, les discriminations forment un mur infranchissable qui maintient le malade en dehors, en suspens dans le vide de l'exclusion. Le statut de marginal (Pelletier, 1986) de l'ex-patient devient sa façon d'obtenir un statut légal autre que celui de malade. Tellement confiné à l'intérieur du foyer familial qui se prolonge dans-et-par l'institution, le «malade» est déjà interné, exclu, extériorisé de la société qu'il ne fréquente plus. Dans le chapitre VII, nous verrons que «le rituel a pour fonction de «purifier» la violence, c'est-à-dire de la «tromper» et de la dissiper sur des victimes qui ne risquent pas d'être vengées» (Girard, 1972, p. 59). Il s'agit d'une prophylaxie avant la lettre qui correspond à la peur de la propagation épidémique, de proche en proche, de la violence se déchaînant indistinctement. Grâce au rituel, on cherche à se prémunir d'une telle violence qui risque de conduire à l'extinction mutuelle des membres d'une collectivité. Ainsi Érasme a-t-il pu écrire, 500 ans avant nous, que les fous sont ceux qui «font le lien de la société» (Érasme, Éloge de la folie, p. 39).

Le choix de la victime émissaire est toujours arbitraire et cet arbitraire est particulièrement insoutenable à celui qui éprouve des difficultés à distinguer le propre du figuré, le réel du métaphorique (le double bind de Bateson dont nous parlions au chapitre précédent). C'est justement cet individu que l'on considère comme privé de raison et, donc, de liberté. On dit alors qu'il en est aliéné et on l'en prive en l'internant. Pour les héritiers des Lumières et de la scolastique que nous sommes, il n'y a en effet pas de liberté sans raison.

La folie fait peur (Hochmann, 1981) et le stéréotype est tenace qui associe maladie mentale et dangerosité. Angermeyer, Cooper et Link citent les travaux de Nunnally (1961) et ceux de Phelan et al. (1997) pour dire que ce stéréotype s'est renforcé au cours des 50 dernières années, au cinéma, à la télévision et dans la presse à sensations. De plus, les façons dont sont présentées la schizophrénie ou la maniaco-dépression par exemple, «tend to arouse anxiety in the general public and are a prime reason for the wish to segregate persons who manifest them» (Angermeyer, Cooper et Link, 1998, p. 1). Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que l'ampleur réelle du danger soit toujours moindre que celle qui est anticipée. Certaines études épidémiologiques tendent à confirmer que certains risques de violence peuvent effectivement être tributaires de certaines formes de maladie mentale. Toutefois, «the differences are never so dramatic as they are generally belived to be; indeed they are in general smaller than those found in relation to, for example, age group, gender or ethnicity» (idem., p. 1). Il faut également tenir compte du statut social, comme le mentionne Millaud et Gendron (1999). Le célibat augmente le risque de violence, tandis que les ruptures conjugales élèvent le risque de suicide chez les hommes (Tousignant, 2000). D'ailleurs, «à tous les âges de la vie, les hommes se suicident beaucoup plus que les femmes» (Québec, Ministère de la Santé et des Services sociaux, 1998b, p. 108).

Bruce Link cerne un ensemble particulier de troubles psychotiques susceptibles de conduire à la violence. Il s'agit du «so-called threat/control-override symptoms» (Link et Stueve, 1998). On suggère ici que l'accès de violence ne sera pas produit par la maladie, mais qu'il en sera constituant, qu'il produira la maladie. De plus, d'autres (Rutter, 1989, cité par Angermeyer et al., op. cit.) ont souligné que l'on peut prédire une certaine criminalité dès lors qu'on remarque chez un enfant une histoire familiale marquée d'abus physiques et sexuels. Ici, la violence est plutôt l'une des causes de la maladie qu'un de ses effets. Reprenant Estroff et al. (1994), Angermeyer et al. constatent que plus de la moitié des victimes de violence de la part d'un malade mental sont les membres de sa famille, «and the mothers of patients who live in the same households with them appear to be especially at risk» (Angermeyer, Cooper et Link, 1998, op. cit., p. 3). La violence est un phénomène de réciprocité, c'est-à-dire qu'elle doit être replacée dans son contexte. Ce n'est pas la maladie en soi qui débouche sur l'acte violent, mais la façon dont la maladie se répercute au niveau des relations sociales. Quant à eux, Swartz et al. (1998) ont examiné le lien qu'il peut y avoir entre les actes de violence et le refus de traitement, en association avec ce que nous appelons de l'auto-médication, soit la toxicomanie.

En tant que paradigme, la judiciarisation est celle du mécanisme du bouc émissaire. Elle est celle de la civilisation se désacralisant, se laïcisant. Elle est aussi celle, légaliste, du cloisonnement administratif et scientifique. Or, le discours psychiatrique et gouvernemental repose sur le postulat que le malade ne peut émettre un discours sur sa maladie, que seul le psychiatre ou le juge peut le faire, car le fou est aliéné, entre autres, mais surtout, de sa raison discursive. Il doit l'admettre, s'il veut guérir. Il doit en faire l'aveu, s'il aspire à être «normalisé».

L'aveu est cette pratique discursive appliquée comme production de vérité par les trois grandes institutions que sont le judiciaire, le religieux et le médical. La confession s'est instituée comme production de vérité au Moyen Âge, avec le concile de Latran IV de 1215, puis l'avènement de l'ère victorienne fait de l'aveu une stratégie reliée au péché de la chair (Foucault, 1976, op. cit.). Aujourd'hui, si le «dangereux» n'avoue pas, c'est-à-dire s'il ne consent pas à faire l'objet d'un traitement hospitalier, s'il n'en reconnaît pas la pertinence, c'est alors que le judiciaire entre en scène. Celui-ci prend le relais du savoir psychiatrique, qui n'a pu extirper l'aveu. Il se sert de son pouvoir d'incarcération pour substituer le jugement au consentement refusé, soit à l'aveu qu'on a pu obtenir. C'est ainsi que sont entremêlés savoir médical et pouvoir juridique, et c'est ainsi que le malade mental ne peut être libre parce qu'il ne sait ne pas l'être. C'est ce que nous allons approfondir dans le prochain chapitre qui traite des origines de l'aveu en lien avec le développement de la raison individualiste et l'apparition de la notion d'individu.