2.5. La micro-pratique de l'interaction

L'interaction est l'environnement dans lequel au moins deux individus sont physiquement à la portée de leur réponse mutuelle. C'est dans ce processus de rencontre «que le tri tranquille peut avoir lieu, celui-là même qui [...] assure la reproduction de la structure sociale» (Drew et Wooton, 1988, p. 207). Lors du face-à-face de la consultation privée, la domination du psychiatre sur le malade se perpétue et y trouve une légitimité soi-disant thérapeutique. De même, la présence du chercheur modifie inéluctablement la dynamique.

Le pouvoir, que s'octroie le thérapeute en tant que figure du Père symbolique, moralisateur et autoritaire, est notamment celui du contrôle du discours, de l'effusion discursive non verbale. C'est cette hégémonie au niveau du langage non verbal que l'enregistrement vidéo permet de rendre observable. Le chercheur fera remarquer aux participants certaines dimensions caractéristiques de l'interaction en tant que processus générateur de normes. Ici, l'observation porte sur la manière dont se forment les règles du jeu, soient les normes. Celles-ci, une fois constituées, donnent au groupe une consistance et une autorité. La constitution du groupe et l'élaboration de ses normes «sont inséparables pour les individus de l'apprentissage de leurs rôles: la dynamique du groupe et la prise de rôle sont les deux faces d'un même processus» (Boudon et Bourricaud, 1982, p. 253).
Chez Bateson, la psychose est une tentative pour fuir la double contrainte qui est aussi double langage; pour Cooper, elle est un compromis entre le meurtre et le suicide. Celui qui joue le rôle de schizophrène (Yelle, 1988) cherche à fixer sur lui une attention autre que celle qui sert à imposer, par la disposition de l'interaction, le comportement qu'on attend de lui.

Si on étudie isolément un individu qui manifeste des comportements considérés comme psychopathologiques, la recherche portera sur la nature de cet état. Par contre, si on inclut dans cette recherche les effets du comportement sur autrui de même que les réactions d'autrui à ce comportement et le contexte où tout ceci se déroule, alors «l'accent se déplace de la monade artificiellement isolée à la relation qui existe entre les différentes parties d'un système plus vaste» (Watzlawick et al., 1972, op. cit., p. 15).

Or, les pratiques sociales courantes sont des événements comportementaux observables empiriquement. Les dispositions corporelles les plus discrètes et parfois difficilement perceptibles constituent en fait le substrat même de la vie sociale. C'est la succession de ces événements comportementaux qui intéresse l'analyste de l'interaction. En complémentarité de l'analyse de la communication verbale, le choix des vêtements, la prise de cigarettes, la démarche ou la façon de manger seront autant d'éléments, parmi plusieurs autres, qu'il importera d'étudier. Selon cette conception de la pragmatique, tout comportement, et pas seulement le discours, est communication, et toute communication affecte le comportement. L'émission de télévision Folie Douce fournit un matériel où l'on peut constater, avec les yeux, cette dynamique.

«Traditionnellement, l'action politique en santé comporte deux volets : la législation concernant la santé; la pression politique, c'est-à-dire la représentation ou le lobbying, aussi appelée health advocacy» (Québec, 1988d, p. 35). Cependant, avec Michel Foucault, nous verrons au chapitre IV que les relations de pouvoir s'enracinent dans l'ensemble du réseau social. Pour l'instant, c'est la façon dont les micro-pouvoirs s'exercent qui nous intéresse et l'ordre de l'interaction qui les véhicule. S'il s'agit d'étendre la théorie des communications en faisant sortir la réclusion du cadre de la thérapie, qu'elle soit individuelle ou collective, il faut attirer le regard de tiers pour qu'ils en soient témoins. Dans ce contexte, l'action vise à rendre public le discours que la folie tient sur elle-même et qu'elle élabore par-et-pour elle-même. Comme on l'a dit plus haut dans ce chapitre, l'incorporation en organisme communautaire au sens de la Loi sur la santé et les services sociaux n'est pas une garantie d'authenticité. Où donc trouver les documents porteurs du discours de la folie sur elle-même?

Pour répondre à cette vaste question, il faut se demander ce qu'est un discours, d'où provient le discours psychiatrique/antipsychiatrique présentement dominant et quelle est sa fonction. C'est ce que nous ferons au chapitre IV, après avoir, au chapitre qui suit, décrit le phénomène de la judiciarisation qui fait s'interpénétrer et se soutenir mutuellement les discours médical et juridique.