2.4. Une démarche conscientisante
Notre démarche consiste à prendre conscience et à faire prendre conscience du caractère sacrificiel de l'exclusion pour cause de maladie mentale. On pourra donc en dire qu'il s'agit d'une recherche-conscientisante. Or, toute recherche-conscientisante part des problèmes que vivent des groupes déjà constitués, problèmes identifiés et expliqués spontanément par eux. Elle souhaite «déboucher sur des actions collectives de transformation des structures et des mentalités» (Humbert, 1987, p. 92).
En vertu de cette finalité, la recherche-conscientisante peut être
classée dans l'ensemble plus grand de la recherche-action. Ici, un chercheur
épouse la cause d'un groupe populaire alternatif en s'impliquant sur
une longue durée. Il s'agit de groupes réels de dimension restreinte.
Sans masquer son identité, le chercheur introduit graduellement les constructions
de son regard critique. Au lieu de travailler sur un groupe, il s'agit de poursuivre
avec lui l'amélioration de ses pratiques collectives. «À
la fin du travail, les réactions du groupe aux résultats de la
recherche deviennent un élément central de la recherche»
(Gagnon, 1987, p. 127).
À la différence de la recherche-action disons traditionnelle,
une recherche-conscientisante n'impose pas l'action comme finalité de
la recherche, bien qu'elle entraîne des transformations. Si la recherche-action
est une méthode spécifique d'intervention «dont la science
reconnaît l'existence, faute d'en reconnaître l'exactitude»
(Langlois, 1993, p. v), certains lui reprochent son subjectivisme, étant
donné que la qualité de la recherche dépend du degré
d'adhésion à la cause.
La recherche-action associe un ou des intervenants à des personnes issues d'un milieu donné et qui forment un sous-ensemble particulier. Le groupe ainsi formé «se réunit à plusieurs reprises dans le double but de faire surgir des connaissances nouvelles et de susciter un changement dans ledit milieu ou sous-ensemble» (Langlois, 1993, op. cit., p. 7). L'intervention libère le malade de son illusion d'infériorité tandis que le chercheur «se libère de son illusion de supériorité provoquée par ses connaissances scientifiques» (idem., p. 28).
Faisant de l'internement psychiatrique un dispositif de réclusion sacrificielle, la recherche vérifie, au niveau du vécu, si le fait de prendre conscience de son état de reclus libère sa souffrance en y donnant un sens, une valeur ontologique. Une amorce de libération, au niveau même de la production/cueillette des données, requiert que l'objectif visé en soit un de diffusion afin que le regard d'un tiers puisse permettre de modifier l'équation. Toutefois, il est concevable que notre sous-ensemble ne souhaite pas l'action, même après avoir pris conscience du caractère sacrificiel de sa réclusion. C'est pourquoi la recherche ne porte pas sur une action à entreprendre, mais sur des documents qu'on sait ne pas avoir été teintés du regard du chercheur. Nous serons soucieux, dans notre chapitre à vocation méthodologique (chapitre VIII) de bien circonscrire notre objet d'analyse.
Ainsi, nous ne devons pas nous limiter à l'analyse des documents énumérés au dernier paragraphe de la section précédente. Il nous faut en trouver d'autres dont nous serons certains qu'ils n'auront pas été rédigés sous l'influence de l'auteur de ces lignes. Il ne faut pas que ce dernier ait choisi un organisme dont la philosophie correspondait déjà à la sienne avant qu'il n'y vienne. Par exemple, on pourrait penser que si les témoignages confirment la thèse du chercheur, c'est parce que celui-ci adhère au mode de fonctionnement de l'organisme qui l'embauche. C'est pourquoi cette analyse porte également sur des documents autres : ceux cités à l'appui par d'autres chercheurs, puis certains livres canoniques transcrits il y a plusieurs siècles.