1.2. Le partage effectif des pouvoirs
En matière d'internement prolongé, avec la Révolution tranquille des années soixante, l'État québécois prend le relais des institutions religieuses. À l'époque de l'hospitalité religieuse, on héberge davantage le corps qu'on ne guérit un malade. Puis avec la Commission Castonguay-Nepveu, au début des années soixante-dix, le déséquilibre mental devient une maladie comme les autres. Ensuite, avec la nouvelle politique de 1989, on passe de la notion de «maladie mentale» à celle de «santé mentale», laquelle résulte d'interactions entre des facteurs de trois ordres:
- biologiques, relatifs aux caractéristiques génétiques
et physiologiques de la personne;
- psychologiques, liés aux aspects cognitifs, affectifs et relationnels;
- contextuels, qui ont trait aux relations entre la personne et son environnement
(Comité de santé mentale, 1995, p. 23).
Cet élargissement du champ d'intervention, maintenant qualifié de bio-psycho-social, est le fruit des réflexions conduites ou colligées par le Comité de la santé mentale du Québec. La fonction de ce Comité, fondé en 1971, est de conseiller le ministre de la Santé et des Services sociaux sur les questions de santé mentale. Il collabore également à la réalisation des activités de planification et d'évaluation dont le ministère de la Santé et des Services sociaux a la responsabilité en matière de santé mentale. Il participe aussi aux activités d'adaptation et de développement de la Politique de santé mentale.
L'influence de ce Comité de santé mentale est grande, puisqu'il fut associé à toutes les phases de l'élaboration de la politique de santé mentale. Sa création correspond au changement de mentalité caractérisant les années soixante-dix où l'on passe au système global des Affaires sociales, après avoir connu le système exclusivement psychiatrique. Ce dernier succédait au système asilaire dans le cadre duquel la folie était considérée comme une punition de Dieu (Vinet, 1975). À ce titre, elle se méritait un traitement religieux.
Françoise Boudreau résume bien la succession des systèmes et des théories dominantes. La période I est celle du système asilaire et religieux qui domine jusqu'en 1960, la période II est celle du système psychiatrique faisant de la maladie mentale une maladie comme les autres et dont l'hégémonie s'étale des années 1961 à 1970. La période III est celle du système global des Affaires sociales qui, depuis 1970, fait de la santé mentale un droit dont le gouvernement, à titre de responsable de la collectivité, doit faire la promotion (Boudreau, 1984, p. 56-57).
Le titre «Politique de santé mentale», donné au document de 1989, révèle au moins deux choses. D'abord, il reconnaît le rapport entre l'État et la déraison comme étant politique. En effet, ce rapport implique une responsabilité collective, et c'est ce qui démarque cette période-ci de la précédente où la gestion du «problème» était laissée aux experts techniciens. Reconnaissant, ensuite, que «parler de maladie mentale suffit à indiquer qu'on est là dans la médecine» (Collée et Quétel, 1987, p. 5), un glissement de sens est recherché avec le choix des termes de santé mentale. Il y a donc la politique de santé mentale gouvernementale, et la politique de la santé mentale, celle qui transcende les discours ministériels et qui joue le jeu des substitutions terminologiques. Ainsi, sur le terrain, c'est de maladie mentale qu'on s'occupe parce la théorie médicale des maladies mentales est plus populaire que jamais. Ce qui fait qu'on peut se permettre de jongler avec les termes, c'est que la discussion semble ne plus être à faire concernant sa prépondérance.