INTRODUCTION GÉNÉRALE
Le présent exposé inaugure la thèse de la réclusion.
Il est divisé en deux grandes parties. La première, en guise de
revue de la littérature, délimite le problème. Nous verrons
qu'il en est un d'interprétation. Dans la deuxième partie, après
avoir convenu de sa nécessité, la théorie de la réclusion
est mise à l'épreuve. C'est-à-dire que, après avoir
étudié le problème de l'interprétation, nous proposons
la réinterprétation comme solution.
Le problème concerne la Politique de santé mentale. Cette politique gouvernementale en matière de soins de santé mentale sur le territoire québécois remonte à 1989. En 1997, elle fut remplacée par le Ministre Jean Rochon qui en était venu, à l'instar de plusieurs, à dresser le constat d'échec de cette politique. Que s'est-il passé pour que presque une décennie d'efforts soit ainsi balayée du revers de la main? Nous pensons que c'est parce que le politique de la santé mentale faisait ombrage à la politique de la santé mentale, c'est-à-dire que la volonté gouvernementale s'est butée à la réalité quotidienne de la dynamique technocratique et sociale.
Au chapitre I, nous décortiquons la politique, gouvernementale, de la santé mentale. Cependant, pour comprendre la portée du problème, il importe de ne pas considérer uniquement l'aspect gouvernemental de la politique. En fait, il nous faudra aller dans le détail de l'interaction thérapeutique. Au chapitre II, nous verrons que, malgré les intentions, la politique de la santé mentale, sur le terrain de l'interaction médecin-patient, est en réalité demeurée une politique de maladie mentale. Il n'y a pas réellement eu de nouveau partage des pouvoirs. En première comme en dernière instance, c'est toujours à un médecin qu'il revient légalement d'interpréter une pensée comme dangereuse ou un comportement comme pathologique.
Le chapitre III est consacré à l'étude du phénomène de la judiciarisation. Nous y verrons que, à travers la notion de dangerosité, la justice interprète comme criminelle une faute qui souvent n'a pas encore été commise. La privation de liberté qui s'ensuit est une dérogation importante au principe de liberté individuelle voulant qu'il revienne à l'accusation de prouver la culpabilité d'un accusé, faits à l'appui. Avec la notion de dangerosité, la preuve ne porte pas seulement sur un fait, mais sur une intention interprétée comme étant probablement criminelle. Dans le chapitre IV, nous verrons qu'en réalité la notion d'individu est relative à une organisation hiérarchique des pouvoirs politique, économique, juridique, philosophique et médical propre à une époque, à une civilisation particulière. Cette civilisation est celle de l'humanisme. Celui-ci, comme toute civilisation, est né dans un contexte et mourra dans un autre.
Quant au chapitre V, il porte plus directement sur le modèle médical au moment où celui-ci tente de cerner une problématique particulière, soit celle de la dyskinésie tardive. Nous verrons que ce modèle admet, presque volontiers, que pour observer la dyskinésie tardive il importe de savoir interpréter ce que le patient dit de sa maladie. Il y a donc ouverture sur la subjectivité de ce que la personne pense et ressent. Mais avant de parler d'ouverture, il aura bien fallu considérer la fermeture à cette dimension. Nous verrons pourquoi, a priori, il ne pouvait en être autrement.
Les cinq premiers chapitres ont donc en commun le problème de l'interprétation. Les cinq autres proposent, quant à eux, la réinterprétation comme solution. C'est pourquoi, dans le chapitre VI, nous insistons pour reformuler le problème. Nous le faisons alors dans le cadre d'un échange qui a eu lieu entre le chercheur et un groupe de participants composé de personnes réputées éprouver des problèmes de santé mentale «sévères et persistants». Après avoir esquissé la nouvelle problématique, le chapitre VII, pour sa part, expose le cadre théorique de la réclusion. Cette thèse permet de formuler une hypothèse : que la pensée psychotique est une pensée symbolique. La raison pour laquelle elle est problématique, c'est qu'elle est diachronique dans un monde qui prône la synchronie. Nous y reviendrons en détails, notamment en abordant, au chapitre VIII, notre méthodologie herméneutique. C'est elle qui nous fournira les outils nécessaires à la réinterprétation.
Ce qui est à réinterpréter, c'est le témoignage des usagers du réseau des organismes de santé mentale. Or, comme nous l'aurons vu en comparant la «Caseness approach» et la «Narrative approach», les témoignages regorgent de références à la spiritualité (Audet, 1996). D'autre part, le contenu des hallucinations et le «subjectivisme radical» de la psychose sont d'inspiration mystique et religieuse. Notre thèse, au chapitre IX, explique la place du religieux dans la psychose, ce que ne permet pas le modèle typiquement médical qui se targue de reposer sur l'objectivité. Puis, dans le chapitre X, nous renversons notre équation afin d'étudier la place de la psychose dans le religieux, soit dans la Bible. Nous chercherons alors, réinterprétant la Bible à la lumière de la thèse de la réclusion, à valider notre hypothèse suggérant que les prophètes, dont le Christ, étaient enclins à la psychose. Conséquemment, ils étaient préoccupés par l'imitation. Si le patient souhaite souvent occuper la place de son psychiatre, il n'est pas lui-même objet d'imitation. Faute de prestige, il n'intéresse à peu près personne. Selon nous, l'imitation et le prestige sont au cur du problème parce qu'ils sont la valeur autour de laquelle se structure l'économie des rapports sociaux. Le patient n'est jamais modèle et c'est pourquoi il n'est pas un bon rival. Avec René Girard, nous verrons tout ceci en détails, relativement à un processus de désignation du bouc émissaire.
Tout ceci nous permettra de totaliser la problématique de manière
plus générale que ce qui se faisait auparavant. En conclusion
de la deuxième partie, nous ferons des témoignages l'avant-plan,
et du témoignage biblique l'arrière-plan de la pensée symbolique.
C'est-à-dire que nous verrons que ces deux niveaux de révélation
se télescopent, l'un annonçant l'autre.
En conclusion générale, nous mettrons à profit ce que nous
aurons vu. Nous dégagerons alors les implications de la thèse
de la réclusion en termes d'intervention sociale. Nous prendrons comme
exemple le feuilleton musical La succession des anges. La réalisation
de ce feuilleton en 9 épisodes fut une mise en pratique dans le cadre
d'une production multimédia, secteur tout indiqué pour stimuler
et favoriser la réinsertion socioprofessionnelle de personnes qui ont
besoin de support à ce niveau.
L'exposé est divisé en 10 chapitres qui cernent respectivement autant de thématiques distinctes. Ils ont cependant en commun d'être ponctués de références à des témoignages du journal Le Ruisseau ainsi que d'extraits de l'émission Folie Douce. Le Ruisseau est un journal rédigé par des personnes éprouvant des problèmes de santé mentale qui participent à un programme de réinsertion socioprofessionnelle subventionné par la Régie régionale de la Santé et des Services sociaux et Emploi-Québec. L'émission Folie Douce, quant à elle, est produite par Antenne Communication, un organisme communautaire composé du même type de clientèle et souvent des mêmes personnes. Cependant, à la différence de l'Association des chroniqueurs et amis du Ruisseau, le regroupement associatif qui constitue Antenne Communication est financé par la Régie régionale de Montréal-Centre dans le cadre du programme de soutien aux organismes communautaires (SOC), dont nous allons traiter dans le chapitre premier.